Amin

« Tout le monde ce n’est personne » et quel monde que celui qui nous entoure. Marrakech est un fantasme orientaliste qui dépayse jusqu’aux autochtones ! Pas une critique. Pas une vraie en tout cas. Juste un constat. La carte postale vaut bien un thé à la menthe, sans saveur ; une paire de babouches, ces oreilles de Mickey du Maghreb ; un tatouage au henné, qui pourrait être un « € » s’il n’était déjà si ostensiblement visible sur le front de chaque touriste. Il n’y a guère que cette bonne vieille Koutoubia, en arrière-plan, pour apporter une touche de solennité à ce barnum qui voit des singes en couches-culottes, enchaînés, jeter des regards désespérés à des serpents harassés qui n’ont plus même la force de cracher leur venin. Quant aux scorpions, ces grands dépressifs, ils ne semblent avoir d’autre désir que de ressentir la douce caresse de leur propre aiguillon. Imperturbable, le désert observe à bonne distance cet incessant tumulte, drapé dans sa dignité, et ne peut s’empêcher de songer que toute cette vaine agitation n’est finalement rien d’autre qu’un bien triste mirage. Mais à quoi bon se tourmenter ? Lui sait. Lui sait que nul n’échappera à son destin. Toutes et tous finiront comme chaque chose sur cette planète. Grains de sable. Poussière dans le vent.

Tout bêtement.

 

Douceur marrakchie –

Crépuscule orangé –

Foule enragée –

Adhan vibrant –

Un muezzin s’égosille – Un Dieu baille –

Inutiles, inutiles suppliques –

Brouhaha –

Cris –

Chants –

Cliquetis –

Danses –

Eclats de rire – Eclats de voix – Eclats de néant –

Deux mains se tendent –

Une pièce tinte – Une prière tombe –

Mille illusions avec elles –

Trois mains se tendent –

Un billet s’envole –

Mille préjugés l’accompagnent –

 

Quel est ce jeu petite, toute petite fille ? –

 

Ô Marrakech ! – (Ô Maghreb !) – Tu t’oublies –

 

La piétaille humaine – se pressant autour de mille veaux d’or – tient apparemment à contester sa suprématie au céleste. Ce n’est pas tant que l’Homme actuel ne veut plus ni Dieu ni Maître. C’est surtout qu’il souhaite être Dieu et Maître à la fois alors qu’il ne sera de toute évidence jamais que l’esclave de lui-même…

Les fidèles eux-mêmes sont nombreux à ne pas entendre. À ne pas vouloir entendre peut-être. N’allez pourtant pas croire qu’ils se détournent de leur Créateur ! Ils en sont les plus zélés adorateurs et ils connaissent le divin plus que tout autre. N’en déplaise aux imams et aux oulémas. Cette vie qu’Il leur a choisi – courber l’échine, encore et toujours – fait d’eux les plus grands soumis, les véritables élus ! Leur existence entière n’est qu’incessantes prières et, pour cela, oui, les portes du paradis leurs sont grandes ouvertes. Plus que pour n’importe quel souverain, dignité ou érudit. Les plus impies eux-mêmes n’en doutent pas, ils seront sauvés dans leur dernier souffle, aucune inquiétude, car tout ce qui est supérieur est forcément magnanime. Secrète intuition. Ils sont les plus humbles en terre d’islam et les épreuves qu’ils affrontent au quotidien en font les plus savants en religion. Amin.

 

***

 

Sur Jemaa el-Fna, impensable maelström, vous croiserez très certainement au milieu de la multitude l’une de ces petites vendeuses de roses voletant sans grâce – nez en l’air – avec une rare impudence. Chaplin n’aurait pas osé la rêver. Celle qui s’est dressée sur ma route avait quoi ? Onze, douze ans tout au plus. Transpirante de fausseté, ses ridicules fleurettes défraichies à la main, elle s’est plantée hardiment au travers de mon chemin. Il y avait quelque chose de narquois dans ce sourire a priori innocent. Il y avait une forme de défi dans ce regard suppliant. Il y avait toute la science du bonimenteur concentrée dans les 140 centimètres d’une fillette fluette qui ressemblait à s’y méprendre à la misérable rose proposée.

Oui, elles étaient comme des sœurs à qui le destin n’avait pas jugé bon d’accorder le droit de s’épanouir en paix. La fleur s’était fanée. L’enfance s’était envolée. Trop vite.

Fallai-il pourtant, l’une et l’autre, les piétiner ?

Pas de roses sans épines et celles-ci se sont lentement mais inexorablement enfoncées en mon esprit lorsque la gamine s’est soudain blottie contre moi, triste et vulgaire stratagème. Autour de nous, tout ne fut soudain plus qu’un orage d’indignation. Et plus celui-ci grondait (« mauvaise fille ! »), tonnait (« que diraient tes parents ? »), plus son étreinte se resserrait. Par pure provocation….

 

« On me grondera, mais je me tairai, exprès.
On me battra, et je continuerai à me taire toujours ;
qu’ils me battent, pour rien au monde je ne pleurerai.
Ils seront encore plus furieux, si je ne pleure pas. » [1]

 

Une chose était claire désormais : personne ne lui dicterait sa conduite ! Elle me détiendrait à son aise et ne me libérerait qu’à ses conditions. Et quoi de plus logique ? Comment aurait-il pu en être autrement ? Qu’espéraient-ils au juste ? Rabaisser une sempiternelle humiliée ? Egratigner l’honneur d’une éternelle offensée ? Pâles ambitions. Grotesques prétentions. Si le Zakât est le troisième pilier d’un édifice millénaire, le racket touristique est lui ce parquet vermoulu que piétinent allégrement ceux que le Sérénissime a perdu de vue depuis si longtemps. Pour celui-ci, préservé de ses semblables (qui lui ressemblent pourtant tellement) par de grandes murailles, vous savez, celles qui enserrent l’esprit surtout, peut-être ne sont-ils d’ailleurs que légendes ?

 

Déposons les couronnes sur les têtes de ceux qui les refusent ! Déposons les couronnes sur les têtes de ceux qui acceptent, chaque jour, d’être blâmés ! Déposons les couronnes sur les têtes de ceux qui sont bien trop distraits pour penser à les porter ! Déposons les couronnes là où personne ne songerait à les chercher…

 

« Il y en a d’autres et de meilleures que moi qui souffrent (…)
Je suis pauvre et je veux être pauvre. Je serai pauvre toute ma vie… »

Ne rien avoir, c’est être prêt à tout supporter. Ne pas tout accepter, certes, mais se résigner à endurer. Jusqu’aux plus cruelles vilénies. En cet instant, ce n’était plus tout à fait Marrakech mais bien le Saint-Pétersbourg de Dostoïevski. Ce put tout aussi bien être le Londres de Dickens ou le Paris de Hugo ou les corons de Zola. La misère est une expérience universelle, intemporelle, et cette fillette si injustement fustigée aurait eu le droit de nous cracher à la figure ses quatre vérités :

 

« Ce n’est pas une honte de demander l’aumône ; je ne demande pas à un seul, mais à tout le monde, et, tout le monde ce n’est personne ;
demander à un seul, c’est honteux, mais à tous non. »

 

***

 

La réalité, puisque vous n’en supportez qu’une, est que le monde est une immense place Jemaa el-Fna, un souk insensé où tout s’achète, tout se vend, tout se marchande. Même la dignité. C’est là le 11e commandement, connu de tous mais ignoré de Dieu lui-même. Dans ce Moyen-Age moderne, cette quasi civilisation qui se contente tout juste de tolérer l’ombre d’une majestueuse mosquée – exotisme suprême pour les uns, triste hypocrisie pour tant d’autres –il existe des escroqueuses fleuries en jupon dont on attend plus que de l’humilité. Une certaine repentance. De la honte surtout…

Mais honte sur qui finalement ? Lorsque le soleil disparaît et que l’antique cité ne connaît plus que le crépuscule, il y a des détraqués venus de la porte à côté comme de l’autre bout du monde pour monnayer l’innocence (souvent déjà perdue) de fillettes et de garçonnets. Alors, honte sur qui sinon sur ceux qui tiennent à assouvir leur prétendu désir qui n’est que bestialité ? Honte sur qui, si ce n’est sur celui qui ose vendre sans vergogne sa « sœur » ou son « frère » au premier passant en sueur ?

SheitanSheitan

Lorsque toute pudeur disparaît entre les murs d’un club respectable (en tout cas respecté), combien sont-ils ces cafards à grouiller sur les banquettes comme sur le dance floor ? Honte sur qui sinon sur ces nuisibles qui troquent leur « viande », bien trop périssable pour avoir une réelle valeur, contre d’illusoires espèces sonnantes et trébuchantes ?

SheitanSheitan

A l’aube, lorsque tout n’est plus qu’effluves d’alcool, doigtages dans des ruelles sordides, sang séché sur des faces avinées et hurlements primitifs – faut bien nous amuser, nous, les civilisés – honte, honte sur qui ?

SheitanSheitan

Honte sur qui lorsque, après avoir traversé la moitié de la planète, la seule chose qui vous intéresse est de retrouver la même ivresse, la même saveur, le même son, le même samedi soir ?

SheitanSheitan

Honte, honte sur qui lorsque l’on saccage ses propres racines derrière une méprisable arrogance en imaginant que quelques misérables euros minablement gagnés font de vous les rois et reines d’un pays dont on ne connaît guère plus que le sinistre bled où père et mère sont nés ? Combien sont-ils, sont-elles, à s’être déjà retourné(e)s dans leurs tombes ? Honte, honte sur qui ?

SheitanSheitan

 

Cesse donc là Savonarole !

 

Ton bûcher des vanités flambe en vain.

 

Regarde plutôt au loin à l’horizon…

 

Quelque part, perché sur les contreforts de l’Atlas, il reste forcément un petit berger biblique serrant dans ses bras chétifs l’agneau de l’innocence.

 

« J’ai fait un rêve au cours duquel je ne voulais pas que le lion mange l’agneau et le lion s’est approché et m’a léché le visage comme un gros toutou et puis j’ai pris l’agneau dans mes bras et il m’a embrassé. »[2]

 

Ce berger, sait-il seulement que dans les villes, à travers le monde, pas seulement au Maroc, on sacrifie des troupeaux d’agnelets qui lui ressemblent étrangement ?

 

Sans honte.

 

« Tout le monde ce n’est personne. »

 


[1] Fiodor Dostoïeveski, Humiliés et offensés, 1861
[2] Jack Kerouac, Vraies Blondes et Autres, 1998
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