Le Harem politique : le Prophète et les femmes

Les religions monothéistes ont cela en commun que leurs inspirateurs auraient bien du mal à reconnaître les mouvements qu’ils ont initié. L’Islam ne fait pas exception malgré la pureté (supposée) de la parole de son livre saint, le Coran. Le message du prophète Mohammed aurait-il été perverti ? Il ne convient à personne de répondre à une telle question. On peut toutefois légitimement s’interroger sur les effets de quatorze siècles d’érosion sur une parole, une pensée, une vision. Un début de réponse nous a toutefois été apporté par la regrettée Fatema Mernissi dans Le Harem politique : le Prophète et les femmes, paru en 1987.

Ils sont nombreux au fil des siècles à avoir interprété de mille façons les faits et gestes du Prophète. Mohammed, un homme parmi les hommes évoluant dans un contexte difficile à appréhender tant nous en savons peu. Certains musulmans voient pourtant en cette époque un âge d’or, celui d’une Umma[1] unie face à l’adversité, faisant corps derrière son inébranlable leader charismatique. Le travail de fourmi réalisé par Fatema Mernissi nous dépeint un tableau bien différent. A travers l’intérêt porté à la relation entre le Prophète et les femmes, la sociologue est parvenue à mettre en relief des lignes de fracture entre le message révolutionnaire du sceau des prophètes et certains de ses disciples, solidement ancrés dans des us et coutumes ancestraux.

Car « la religion nouvelle n’était pas seulement promesses de conquêtes, mais aussi système éthique qui imposait certains sacrifices », explique Mernissi qui remarque que « Mohamed et son Dieu n’agissaient pas toujours dans le sens des intérêts » des croyants. « Les nouvelles lois remettaient tout en cause » continue-t-elle avant de se livrer à un constat implacable : « Ils commencèrent tout d’abord par rejeter ces nouvelles lois, voulant continuer à appliquer la tradition de la Jahiliya[2] malgré leur conversion à l’Islam. Puis ils essayèrent de faire pression sur le Prophète pour qu’Allah change ces lois. Enfin, désespérés, ils se jetèrent sur l’interprétation du texte comme moyen d’y échapper, tout cela du vivant du Prophète. »

Pas simple de tourner la page et – surtout – de faire une croix sur certains privilèges, pas même pour les plus fidèles, tel Omar Ibn al-Khattâb[3] « prêt à détruire les dieux de la Mecque polythéistes (…) et bouleverser ainsi l’équilibre des Cieux » mais a priori incapable de simplement envisager que « la femme arabe puisse réclamer sur terre un statut différent » de celui qui lui était assigné depuis des temps immémoriaux, à savoir «  un être privé de discernement, de volonté, un objet sur lequel s’exerce la volonté d’autrui ». Seulement, Allah avait été pour le moins explicite en évoquant ces «  deux sexes (…) rigoureusement égaux en tant que croyants ». Un nouvel horizon du possible s’ouvrait pour ces femmes qui ne tardèrent pas à regarder au loin, allant jusqu’à revendiquer le droit de prendre les armes (et de ce fait partager les butins avec les hommes), éveillant de facto une franche opposition parmi les chefs de famille.

 

La belle romance entretenue par le Prophète avec le sexe opposé deviendra finalement son talon d’Achille. C’est en tout cas ce que devine Fatema Mernissi : « Ses ennemis politiques vont utiliser cette persévérance de sa part à vivre la relation avec la femme comme une expérience continue et privilégiée, pour l’attaquer, le blesser, l’humilier et finalement l’amener à capituler, dans ses visées sur l’égalité des sexes. » De même, « revendiquer l’égalité de l’esclave mettait en jeu, comme dans le cas des femmes, d’énormes intérêts économiques ». De tout temps, la foi a eu ses limites…

Plus encore à une époque difficile pour Mohammed. Fragilisé par les revers militaires et ébranlé par le scepticisme grandissant jusque dans sa bonne ville de Médine, le Prophète  a dû se résoudre à muer sa révolution égalitaire en une réforme (certes ambitieuses). Alors, oui, effleurons la question : « Le Hijab représentait tout le contraire de ce que le Prophète avait voulu mettre en place. » Lui dont le projet sociétal, loin des mœurs et prérogatives tribales de son temps, était en grande partie imprégné par cette idée novatrice de responsabilité individuelle, rendant la notion d’ « individu » non seulement logique mais nécessaire.

Le constat en est d’autant plus amer pour la sociologue marocaine : « Dans la lutte entre le rêve de Mohammed d’une société où les femmes peuvent circuler librement dans la ville, car le contrôle social sera la foi musulmane qui discipline le désir, et les mœurs des Hypocrites qui n’imaginaient la femme que comme objet de violences et de convoitises, c’est cette dernière vision qui l’emportera » et qui malheureusement ne cessera d’être perpétuée après la disparition de Mohammed.

Ainsi, certains compagnons du Prophète ne manqueront jamais de souligner l’essence « polluante » de la femme, ce nuisible. Abu Huraira est à compter parmi ceux-là. Ce sahabi[4] qui aurait « réussi le tour de force de se rappeler 5300 Hadiths[5] » après avoir passé tout juste trois années auprès de l’envoyé de Dieu (alors même qu’Omar lui-même « était terrorisé à l’idée de ne pas être exact ») aura largement participé à la misogynie ambiante. Se référant au Prophète, il aurait notamment affirmé que « le chien, l’âne et la femme interrompent la prière s’ils passent devant le croyant, s’interposant entre lui et la Qibla[6] », provoquant l’ire de l’une des plus fameuses épouses de Mohammed, Aisha, elle-même réputée pour sa grande érudition.

De fait, s’il fut un temps où « les Fuqahas[7], qui sentaient le danger de la misogynie comme la possibilité de trahir le Prophète, vont multiplier de précautions, fouiller, enquêter sur la vie sexuelle du Prophète, en donnant la parole à ses femmes », l’obscurantisme va finalement l’emporter et cet Islam, « religion de l’individu raisonnable, responsable, capable de voir le vrai du faux pour autant qu’il est bien outillé, c’est-à-dire qu’il possède des instruments de travail scientifique », va voir au fil du temps la culture du « croyant-qui-critique-et-juge » être remplacée par celle du « musulman-muselé-censuré-obéissant-et reconnaissant en plus ».

Une liquidation de l’esprit critique qui explique certainement « la présence incroyable des religieux et des Imams dans le domaine de la production de la pensée » jusque sur la scène musulmane contemporaine. Pas le meilleur moyen de parvenir à une plus grande ouverture. De fait, « l’héritage le plus important que les ancêtres nous ont légué, constate Fatema Mernissi, est un système de censure tellement omniscient et efficace, où la politique et le religieux collaborent si étroitement, qu’on en est arrivé à confondre la raison avec cette censure même ». Tout le contraire du projet de Mohammed dont l’Islam « bannit l’idée de surveillance, de système policier de contrôle » et encourage le musulman à « se débrouiller seul pour comprendre le texte ». Après tout, la première révélation qu’Allah envoya à son Prophète en 610 ne fut-elle pas une sublime injonction au savoir ? « Iqra[8] ! »

Hervé Pugi

[1] La communauté des musulmans, l’ensemble des musulmans du monde. (Cette notion marque le dépassement des appartenances tribales et ethniques, puis nationales, au profit de l’appartenance religieuse.)

[2] Période préislamique.

[3] Compagnon et ami proche du Prophète puis second khalife (634-644).

[4] terme désignant un compagnon du Prophète.

[5] Le hadith est une communication orale du Prophète et, par extension, un recueil qui comprend l’ensemble des traditions relatives aux actes et aux paroles de Mohammed et ses compagnons.

[6] Dans l’islam, direction de La Mecque indiquée dans les mosquées par le mihrab.

[7] Juristes musulmans, spécialistes du Fiqh.

[8] « Lis ! », verset 1 de la sourate 96

Un commentaire

  1. serge pugi

    croire et savoir sont confondus dans TOUTES les religions et c’est pars des recettes plus ou moins honnetes que chacun donne le gout a sa soupe Serge Pugi

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