R. Nana Ngassam : « Boko Haram imprime la terreur au Cameroun »

Si les ravages de Boko Haram au Nigeria sont bien connus, beaucoup ignorent que le Cameroun fait lui-même face à la secte islamiste dans ses régions septentrionales. Rodrigue Nana Ngassam* s’est rendu sur place pour étudier la question. Le chercheur nous éclaire sur la menace, en pleine mutation, comme sur la réponse apportée par les autorités camerounaises.   

Scribouille : Vous revenez du nord du Cameroun où sévit Boko Haram, que pouvez-vous nous dire de la situation sur le terrain ?

Rodrigue Nana Ngassam (R. N. N.) : Les Camerounais vivent avec la menace de Boko Haram depuis plus de deux ans. Le conflit est essentiellement localisé dans l’Extrême-Nord, frontalier avec le Nigeria. Trois départements de cette région sont particulièrement touchés : le Mayo-Tsanaga, le Mayo-Sava et le Logone-et-Chari. Ils concentrent près de 97 % des victimes civiles et plus de 99 % de localités ayant perdu au moins une personne du fait des exactions. La simple évocation du nom de cette nébuleuse provoque la psychose. Des villages ont été détruits, des populations ont été obligées de fuir, les économies locales, nationales et sous-régionales affectées. Il ne fait aucun doute que Boko Haram a laissé une marque indélébile sur le quotidien des populations, sur le paysage politique ainsi que sur la vie sociale et économique.

Un important dispositif sécuritaire quadrille la région. Les soldats sont postés en permanence dans les villages comme aux frontières. Les affrontements entre militaires et terroristes sont quasi quotidiens. Il faut noter que les initiatives de sécurité, portées par les « comités de vigilance », sont au cœur de la stratégie anti-terroriste dans cette guerre contre Boko Haram. Il s’agit de groupes de villageois qui, en raison de l’insécurité et de la discontinuité de la défense à y faire face partout, s’organisent en vue de participer de manière active et effective à la protection du pays par la sécurisation de leurs localités respectives. Bien que l’armée, en première ligne, ait subi des pertes humaines, le gouverneur de la région Midjijawa Bakari[1] assure qu’elle garde le dessus.

Cette conflictualité est aussi à l’origine d’un afflux de réfugiés nigérians aux frontières du Cameroun, forcés de fuir l’insécurité générée par Boko Haram au nord-est du Nigeria. Ceux-ci sont installés dans le camp de Minawao, situé dans l’arrondissement de Mokolo, d’où ils sont pris en charge par le Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) et par d’autres organisations, comme l’UNICEF, l’OMS, la Croix-Rouge, Public Concern etc.

Scribouille : Une Force multinationale mixte[2] a été instituée en 2015, a-t-elle bouleversée le rapport de force dans la lutte contre Boko Haram ?

R. N. N. : La vaste campagne militaire engagée par la Force multinationale mixte a permis d’obtenir des résultats significatifs. L’intensification des actions armées a contré les ambitions régionales de Boko Haram d’étendre le « Califat » dans la sous-région, l’obligeant à revoir sa stratégie. La secte ne suit plus une logique d’expansion territoriale, comme à la fin de l’année 2014 où elle volait de succès en succès dans le nord-est du Nigeria, mais dans une logique de survie. La forte diminution de ses effectifs et surtout de son encadrement, éliminés ou capturés, a lourdement obéré ses capacités opérationnelles. Sa puissance de feu a également été réduite suite à la perte de véhicules légers et de plusieurs stocks d’armes, notamment constitués des mitrailleuses lourdes ou de lance-roquettes. La destruction des infrastructures a également provoqué des difficultés d’approvisionnement en carburant et en munitions. Tout comme l’anéantissement des camps d’entraînement a rendu plus compliqué le recrutement de nouveaux combattants. Même son chef, le fantasque et terrifiant Aboubakar Shekau, est invisible dans les médias et sur les réseaux sociaux. Mais, si les mailles du filet se resserrent, Boko Haram ne désarme pas.

 

« Pas une semaine ne passe
sans que le groupe ne mène des attaques »

 

Scribouille : Justement, fut un temps où Boko Haram occupait, armes à la main, des régions entières du Nigeria. Aujourd’hui, l’organisation semble privilégier les opérations terrroristes dans toute la région du lac Tchad…

R. N. N. : La secte islamiste bénéficie toujours de sanctuaires quasi inexpugnables, notamment dans la forêt de Sambisa, les îles et îlots du bassin du lac Tchad ou les Monts Mandara. Une situation qui lui a permis de reconstruire une structure et de revoir son mode de fonctionnement. Boko Haram prouve jour après jour sa capacité à imprimer la terreur au Nigeria et au Cameroun. L’ennemi en difficulté cherche toujours à exister et à prouver qu’il peut encore combattre sur tous les fronts par la commission de la terreur absolue. L’évolution de la dynamique conflictuelle se manifeste par le retour à la guerre asymétrique : du point de vue de Boko Haram, il est devenu plus économique, tant en « personnel » qu’en armement, de recourir aux attentats-suicides plutôt qu’aux assauts frontaux.

Le recours aux bombes humaines dans le jeu insurrectionnel, articulé à l’utilisation d’engins explosifs improvisés, obéit à une logique de rationalisation des ressources. Le calcul coût/avantage qui préside à ce choix judicieux et stratégique vise à tuer davantage en subissant moins de pertes dans ses rangs. Les attentats-suicides ne requièrent pas une logistique importante et nécessitent moins de « personnels ». Ce qui est un avantage considérable face à la guerre que lui opposent les forces coalisées de la région du bassin du lac Tchad. La campagne de terreur menée par Boko Haram est sans conteste l’une des plus sanglantes jamais réalisée par un groupe terroriste en Afrique. Avec plus d’une dizaine de milliers de morts et des millions de déplacés. Pas une semaine ne passe sans que le groupe ne mène des attaques sur les civils ou sur les positions des armées régulières. La logique des attaques-suicides oblige clairement la prise en compte de ce type de menace dans l’agenda sécuritaire du Cameroun.

Scribouille : Les autorités camerounaises ont-elles prises la pleine mesure du problème ?

R. N. N. : Depuis que le Cameroun est entré en guerre contre la secte islamiste, le phénomène Boko Haram est devenue la préoccupation majeure de l’État. Des dynamiques multiples et multisectorielles se sont développées par la même occasion, tant au niveau de l’État et de ses ramifications qu’aux confins des villages. Tout le pays vit au rythme des menaces de Boko Haram qui a convaincu l’ensemble des citoyens camerounais de sa dangerosité. L’envergure du phénomène a donné lieu à une mobilisation à plusieurs niveaux, tant au niveau de pays comme la France qu’à l’échelon africain, surtout entre les chefs d’État des pays du bassin du lac Tchad fortement touchés. Dans le cadre des politiques publiques, l’État lui-même a initié des mesures particulières dans ce contexte, à l’instar du fameux Plan d’urgence en faveur des régions septentrionales du Cameroun (Extrême-Nord, Nord et Adamaoua), surtout l’Extrême-Nord qui a subi des dégâts importants.

 

« La différence de perception de la menace ne favorise pas
la mutualisation annoncée des ressources et des moyens »

 

Scribouille : Comment se passe la coopération avec les pays voisins ?

R. N. N. : Les différentes mesures prises lors des sommets, ateliers ou réunions sur la menace Boko Haram à l’échelle africaine ou internationale démontrent un décalage entre les intentions et la réalité sur le terrain. Or, les États de la région ont opté pour l’option militaire qui se veut une vision qui rassemble et mobilise les énergies à tous les niveaux, selon des axes stratégiques définis pour une synergie d’actions à long terme. Force est de constater que ces stratégies de riposte ne convergent pas, malgré une perception commune de la menace. Bien au contraire, elles se croisent, voire se neutralisent au nom de calculs étroits et laissent déjà entrevoir des obstacles pour atteindre une issue prochaine à cette guerre contre Boko Haram. La différence de perception de la menace ne favorise pas la mutualisation annoncée des ressources et des moyens indispensables pour faire face. Cela se ressent dans le fonctionnement, dans le degré d’appréciation et dans les orientations opérationnelles de chaque État.

Scribouille : La mobilisation ne serait donc pas générale ?

R. N. N. : Le Cameroun semble très impliqué dans cette guerre contre Boko Haram, contrairement aux autres pays membres de la CBLT[3]. Le Niger et le Bénin ne font pas preuve d’activisme sur cette question et l’engagement initial des forces tchadiennes, qui a suscité beaucoup d’intérêt, est vite retombé d’un cran. Le Nigeria quant à lui reste englué dans les querelles de leadership régional. Avec des capacités très élevées par rapport au reste des États de la région, le Nigeria considère que son statut de première puissance d’Afrique lui confère la priorité et il ne souhaite pas jouer les seconds rôles derrière le Tchad et le Cameroun.

L’autre point saillant reste enfin les pesanteurs d’un souverainisme exacerbé et commun aux leaders politiques de la sous-région qui constitue ici un frein à l’élaboration et à l’application de politiques communes. Cette tension, entre dynamiques internes et régionales, constitue l’un des principaux écueils à l’opérationnalisation d’une réponse concertée entre des pays qui n’appartiennent pas tous, d’ailleurs, au même cadre d’intégration régionale (CEEAC[4], CEDEAO[5] et CBLT). Ces errements ralentissent les effets positifs sur le terrain et aboutissent à la perte de l’initiative, indispensable tant au niveau stratégique que tactique, face à un adversaire irrégulier passé maître dans l’art de la guérilla. Toutefois, malgré ces difficultés, ce front commun contre Boko Haram peut à terme constituer une véritable force de répression et de succès dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Cela, si et seulement si, les États de la CBLT saisissent les opportunités qui s’offrent en choisissant de devenir l’exemple à suivre.

 

« Pour un pays engagé dans une guerre, loin en réalité
d’être la sienne, le bilan humain est déjà très lourd. »

 

Scribouille : Le collectif « Unis pour le Cameroun » s’est récemment plaint d’une forme de banalisation, d’indifférence quant aux événements se déroulant à l’extrême-nord du pays. Partagez-vous cette opinion et, si oui, comment l’expliquez-vous ?

R. N. N. : La population camerounaise prend une part active dans le soutien aux forces de défense engagées au front et aux victimes. Un indicateur se trouve dans la teneur des multiples motions de soutien des populations et élites d’une localité pour exprimer son adhésion à la politique menée par le régime ou pour affirmer son appui indéfectible au président Paul Biya. Cet élan de solidarité des populations vis-à-vis de leur armée et des victimes de Boko Haram, s’observe à travers l’organisation des grandes marches et de  collectes de dons divers pour participer à l’effort de guerre. Ce qui rend bien compte d’un saisissement populaire de la problématique. Dès lors, on peut dire que la popularisation a réussi à créer un effet d’adhésion qui a gommé, le temps de la guerre au moins, la force des disparités et des clivages.

Toutefois, à mesure que le conflit perdure il a tendance à perdre de l’intérêt dans l’opinion nationale. Cela peut s’expliquer par un contexte de tension qui anime le Cameroun à l’aune des élections présidentielles, sénatoriales, législatives et municipales de 2018. Le pays fait face à une crise économique qui l’a fait recourir au FMI afin de contenir l’impact de la conjoncture engendrée par la baisse des cours des matières premières. De même, la crise anglophone qui secoue le Nord-ouest et le Sud-ouest du pays depuis fin 2016 occupe le devant de la scène. Et tous les projecteurs sont braqués sur cette crise identitaire qui menace le vivre-ensemble et l’unité du pays. À cela s’ajoute aussi la perte de popularité du régime de Yaoundé et de son président dont la longévité au pouvoir exaspère des populations plongées dans le désespoir et en quête de renouveau. Il faut toutefois rappeler comme l’a fait le tri-hebdomadaire régional d’information du Nord du Cameroun L’œil du Sahel que cette guerre contre Boko Haram a déjà fait 2000 victimes et autant de familles qui ont été directement affectées ou ébranlées par ces décès tragiques. Pour un pays engagé dans une guerre, loin en réalité d’être la sienne, le bilan humain est déjà très lourd. C’est pourquoi il est important et même nécessaire de ne pas oublier les victimes de Boko Haram au Cameroun.

Scribouille : Alors que Daech est sur toutes les lèvres, la problématique Boko Haram est quasiment invisible en Europe. Que faut-il comprendre de cette indifférence ?

R. N. N. : L’émoi qu’avait suscité le kidnapping des lycéennes de Chibok est vite retombé d’un cran. Les médias internationaux s’intéressent désormais très peu à la secte islamiste tout comme aux autres organisations terroristes qui agissent au Sahel ou dans la Corne de l’Afrique. A contrario Daech occupe le devant de l’actualité internationale du fait de l’acuité de la menace terroriste de cette organisation pour les États européens. Daech représente une menace intérieure pour l’Europe contrairement à Boko Haram, externe et lointaine. On ne peut pas dire que la problématique Boko Haram soit tombée dans l’oubli en Europe. C’est juste que l’Europe est elle-même confrontée à une menace terroriste qui présente un caractère inédit par sa complexité, son ampleur et sa dangerosité.

Entretien réalisé par Hervé Pugi

*Rodrigue Nana Ngassam est Doctorant en Études internationales à l’université de Douala (Cameroun), chercheur associé au Groupe de recherche sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (GREPDA) et chercheur associé à la Société africaine de géopolitique et d’études stratégiques (SAGES). Il est par ailleurs chercheur junior au Canadian network for research on terrorism, security and society (TSAS).

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[1] « Les résultats sont palpables. Les frontières sont désormais tenues. Boko Haram a d’ailleurs changé de tactique de guerre, en procédant par la lâcheté aux attentats suicides. Ceci est un aveu de défaite… »

[2] La Force multinationale mixte de lutte contre Boko Haram (FMM) comprend les cinq armées de la sous-région (Niger, Bénin, Nigeria, Tchad, Cameroun).

[3] Commission du Bassin du Lac Tchad.

[4] Communauté économique des États de l’Afrique centrale.

[5] Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.

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