Daech, promesse d’une « nouvelle féminité intégrale »

Dans Le Jihadisme des femmes (éd. Seuil), le sociologue Farhad Khosrokhavar et le psychanalyste Fethi Benslama apportent un nouvel éclairage sur un phénomène trop souvent caricaturé : le départ de certaines femmes vers les territoires contrôlés par le groupe État islamique. Elles seraient effectivement près de 500, sur un contingent de 5 000 jihadistes européens, estimation généralement admise, à être parties en Syrie et en Irak depuis 2015. 10 %, a priori modeste, qui interpelle et interroge sur l’état de nos sociétés occidentales. Nous sommes allés au-devant des auteurs lors de leur visite à l’Institut du monde arabe de Paris le 14 septembre dernier.

« Alors qu’on se représente souvent ces femmes comme des endoctrinées, elles ont aussi eu un rôle dans leur propre victimisation. » Voilà la réponse de Farhad Khosrokhavar au mauvais téléfilm que l’on nous a tant vendu. Celui mettant en scène une naïve victime, aussi écervelée que fleur bleue, piégée sur les réseaux sociaux par un vicieux recruteur passé maître dans l’art de la manipulation. Pas tout à fait faux mais un brin réducteur qu’une telle présentation. Plus encore lorsque « derrière chaque cas se cache une histoire personnelle », comme le rappelle à juste titre Fethi Benslama, rendant tout simplement impossible de dresser un portrait type de ces femmes jihadistes, parfois de simples adolescentes d’ailleurs, ayant fait (ou projeté de faire) ce long et périlleux voyage vers le califat autoproclamé d’Abou Bakr al-Baghdadi.

Les compères ne le cachent pas, quitte à surprendre, leur approche socio-psychanalytique est un tâtonnement plus qu’autre chose. Un galop d’essai dans le cheminement devant conduire les chercheurs à comprendre les ressorts du basculement dans le fondamentalisme religieux. Ce qui n’empêche pas les deux hommes, qui ont pu procéder à l’examen clinique direct d’un certain nombre des ces « héroïnes négatives », de proposer quelques réflexions.

Une première certitude, « le statut socio-économique ne fonctionne pas de la même façon chez les hommes et chez les femmes » explique Farhad Khosrokhavar. Le sociologue d’esquisser une comparatif entre de « jeunes hommes majoritairement issus de quartiers ségrégués et possédant souvent un passé carcéral » avec de jeunes femmes « qui proviennent généralement de la classe moyenne, surtout pour les converties, vivant dans des zones pavillonnaires tranquilles. ». Et, non, contrairement aux hommes, ces femmes ne partent pas pour combattre. « C’est le rôle des hommes, cadre Benslama, et ceux-ci n’acceptent pas de partager cette fonction qui fonde une partie de leur pouvoir. Dans la cité islamique fantasmée, créée par l’imaginaire de ces hommes comme de ces femmes, la séparation des tâches est claire : la mort pour les hommes, la maternité pour les femmes ». Point.

« Une réaction contre le féminisme »

Il faut aller chercher dans l’histoire personnelle de ces femmes ou encore dans leur rapport au monde qui les entoure les facteurs d’un étonnant passage à l’acte. « Ces femmes entretiennent un sentiment de culpabilité concernant leur corps, leur sexualité, leur vie », constate Fethi Benslama qui voit dans le passage au rigorisme « daechien », « une manière de se châtier, de se repentir, pour des femmes dont la violence est avant tout tournée contre elles-mêmes ».

Une repentance mais pas uniquement. « Mues par leurs propres idéaux », ces femmes portent également une revendication contre cet Occident postmoderne, déconstruit et décadent, dans lequel elles refusent de s’abîmer. « Le politique pour ces jeunes filles, c’est avant tout la recherche d’une vie familiale solide, résume Farhad Khosrokhavar. Dans le choix du mariage ‘à la Daech’, nous constatons in fine une réaction contre le féminisme. Se marier et enfanter à 15 ou 16 ans, c’est tout l’inverse de l’idéal occidental et des idées féministes. » Fethi Benslama d’asséner une vérité qui dérange : « Nous, nous pensons l’émancipation de la femme comme le maximum de liberté. Mais, pour elles, cela a tout d’un fardeau et d’une source d’angoisse. Certaines considèrent que, entre le travail et la famille, la charge est trop lourde. Elles jugent l’idéal de la femme libérée insupportable ». Voilà l’islamisme radical, surrépréssif à souhait, soudain transformé en une «  promesse d’une nouvelle féminité intégrale », dixit Farhad Khosrokhavar. Au point d’en arriver à cet incroyable paradoxe : « Le choix de la contrainte devient pour elles libératrice ! »

Comprendre par là qu’il existe un côté rassurant à mener une vie familiale particulièrement restrictive et codifiée. L’inégalité se transforme en complémentarité. Le mari s’incarne à travers la figure du combattant, « idéal de masculinité et de virilité », qui s’oppose à l’homme occidental jugé « peu fiable et peu sincère lorsqu’il n’est pas efféminé ». L’adolescente devient femme par la maternité. Le mariage, même forcé, apparaît une réponse acceptable à ces couples modernes « jetables » à souhait. Enfin, mieux vaut une polygamie assumée qu’une infidélité supposée. Dans un monde en manque d’utopie, où tout simplement de perspectives, celle de Daech à beau être « répressives et régressives », elle est encadrante pour des femmes (et des hommes) en manque de repères. Pas une excuse, juste une explication parmi tant d’autres.

« Ces femmes jihadistes sont le miroir où se reflète le malaise de l’Occident » conclue Fethi Benslama pour qui « elles sont les symptômes de notre monde en proie à des contradictions insurmontables pour beaucoup d’entre nous. »

Décidément, ces 10 % de (finalement) pas grand chose interrogent fondamentalement…

Hervé Pugi

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