ʿAğanib

Premier jour aux Emirats. Indiscutablement une révélation. Révélation que, plus encore que je ne pouvais l’imaginer, un autre monde existe. Je ne rentrerais pas dans le petit jeu des comparaisons – ce serait odieux – car quel jugement pourrais-je porter – moi, mes vingt-quatre ans et ma petite pensée égocentrique d’occidental – sur une culture qui m’est complètement inconnue, un état d’esprit forgé au fil des millénaires et une approche de la vie qui me dépasse totalement. Insensé. Comment pourrais-je condamner cette folle mais néanmoins douce anarchie alors que notre foutue vieille Europe vit dans un pur conformisme. A peine pourrais-je pester contre ces satanés insectes qui me harcèlent en ce moment même mais – chez moi – ils en feraient autant.

« Chez moi », comme si ce bout de terre où je suis né m’appartenait. Comme si je devais me sentir étranger à un autre bout de la planète. Comme si quelconque pouvait avoir une prétention de domination sur ce qui n’appartient et n’appartiendra jamais à personne de toutes les façons. Je préfère laisser ça aux politiques de tous bords, aux idéologues enragés et aux « primates » intégristes d’où qu’ils viennent de l’horizon. Moi, je reste habité par ce sentiment de venir de nulle part pour aller je ne sais où sinon vers la mort (mais en quoi la mort pourrait-elle être une finalité ?)

Un autre monde, disais-je donc. Bon, Al-Aïn me semble un microcosme bien particulier. A moins que cela ne soit la démesurée et mégalomane ville de Dubaï, enfer du modernisme capitalisme que certains osent nommer progrès. Ce capitalisme que l’on nomme désormais libéralisme. Il est étrange (ou pas tant que ça si l’on s’accorde à dire que communication et propagande sont synonymes) de noter que tout ce qui nous asservi est lié à un vocable ayant rapport avec la liberté ! Mon intuition profonde, bien qu’utopiste, est que nous retournerons un jour ou l’autre de là où nous venons : cavernes et arbres, poussière et néant.

On est bien chez Cédric, début d’après-midi (lundi, 13h), après une longue nuit d’un sommeil assurément réparateur. Mais peut-être devrais-je dire que je me sens bien derrière les grands murs de sa villa, peinarde retraite où mon habituelle vie du caniveau me paraît si lointaine. Pourtant, l’appel de la rue est toujours omniprésent. Il est curieux de se dire qu’hors de ce cadre familier – par ses us et coutumes, par l’environnement, par la pensée – se trouve l’inconnu. Déroutant et fascinant inconnu. Il n’y a que quelques pas à faire, une porte à pousser, un carrefour à dépasser et je serais perdu. Mais n’en est-il pas de même dans mon quotidien ? Cet « inconnu » n’est-il pas le voisin jamais croisé, la décision jamais prise, la question que l’on préfère lâchement éluder ? N’en serait-il pas de même si, samedi prochain en rentrant en France, je décidais de tourner à droite plutôt que de prendre à gauche ?

J’envie l’ascète errant dans le désert, assoiffé et affamé, car lui ne doute pas. Il sait sa raison d’être et son devenir. Qui peut en prétendre autant ? Pas moi en tout cas. Squick le chat, baillant au soleil sur la pelouse, peut-être. Sûrement. Les chats sont des sages car ils ne posent jamais de question… La vraie vie est donc là, à quelques pas. Que ce soit aux Emirats ou en France, à Reykjavik ou à Ouagadougou, dans le Lancashire comme en Charente, sur les plus hauts sommets comme dans les steppes désertiques. La vie est partout, ce que l’on nomme l’inconnu est en nous.

***

Mardi soir. Deux heures de solitude à Al-Aïn. Traîné dans la palmeraie jusqu’à la tombée de la nuit, erré – comme à mes grandes heures (mes « grandes heures » étant celles où votre raison d’être me fascine) – dans les rues de la ville. Je ne regarderais plus jamais l’Autre de la même manière, simplement car, pour la première fois de ma vie, j’ai été celui-ci.

Mes pérégrinations m’avaient conduit dans bien des coins de cette planète mais jamais, finalement, aussi loin de ma culture. Moi, toujours tellement « commun », me suis senti si différent de la foule. Je ne sais si ce sont mes Converse trouées, ma casquette crasseuse ou bien ma peau claire, mais bien des regards – j’ai l’impression – se sont tournés vers moi au fil de mes pas. En fait, je ne sais trop… Ce pourrait-il que mon esprit soit responsable de cet inconfortable sentiment ? Face à ce choc des civilisations, j’ai fort bien pu créer cette fracture entre eux et moi. C’est là tout le problème de l’intégration dans un milieu non familier. Quelque part, ce soir, j’ai accordé bien plus d’importance à ces regards que ce qu’ils signifiaient vraiment. Je veux dire que, chaque commerçant, chaque passant, jetant un coup d’œil sur l’étranger que je suis n’a pas dû me faire l’honneur (et d’ailleurs quoi de plus normal) d’une pensée. Je n’ai été qu’un instant furtif de leur journée, rien de plus. Et moi qui disserte sur moi. Pourquoi ainsi m’accorder plus d’importance que je ne le mérite ? Affreux ego.

Pour tout dire, le problème ne vient pas d’un quelconque « choc culturel » mais bien de ma personne. Dans Le Sursis , Sartre fait dire à un de ses personnages (M. Birnenschatz) : « Mais, qu’est-ce que c’est un juif ? C’est un homme que les autres hommes prennent pour un juif. » Je pense que c’est là où j’ai fauté l’autre soir. Au lieu de regarder ces hommes comme mes semblables, j’ai creusé entre nous un fossé : parce que nos langues, parce que nos apparences, parce que nos croyances, parce que… parce que…

J’ai fait d’un ensemble d’individus uniques, une généralité. Quoi de plus dangereux ? L’inconnu (encore lui), quelque part la crainte de l’Autre mais, surtout, un manque cruel de confiance en moi, m’a aveuglé au point d’oublier que chaque être est « Un ». Oui, en fait, je suis responsable de mon propre malaise. Douloureuse révélation.    

(Anecdote : Assis dans un terrain vague attendant Cédric, un homme au regard halluciné s’approche puis s’arrête devant moi, fumant ma quinzième Malboro de la journée. Il me regarde un temps sans dire mot. J’en fais de même. Il a le visage buriné, un turban recouvre ses cheveux gras qui dépassent ici et là, porte une barbe poivre et sel bouclée et affiche un sourire béat bien connu. Celui du camé. Il me décoche quelques mots incompréhensibles. Je lui souris, distille lentement un petit bonjour en Français – qu’il ne comprend bien sûr pas – et lui tends la main qu’il secoue vigoureusement. Il s’assoit sans dire mot. Je ne m’occupe guère de lui. Sa présence ne me dérange pas mais – quitte à choquer – elle ne m’intéresse pas plus. Allez comprendre pourquoi. Il parle seul. Yeux plissés, tant je ramasse du sable dans la gueule, ma clope se consume dans le vent. Je me retourne vers le vieil homme qui me jette un regard rieur. Il a l’air totalement quillé, perché, extatique, et je me dis que ce gars doit être un fou ou un sage, la frontière est souvent difficile à établir.

Le vieux me parle à nouveau. Charabia dans lequel je patauge mais je lui réponds, en Français. Certainement une des discussions les moins absurdes depuis longtemps… (Inutile cynisme !) Le vent se renforce et par un réflexe absurde, je fais comprendre au vieux qu’il fait tout de même un peu frais en ce début de soirée. Il se lève en souriant, s’éloigne et disparaît dans la ville.

Quelques instants plus tard, moi-même devenu mystique, tâchant de me souvenir des grandes lignes du Mahaprajnaparamita, je sens une main se poser sur mon épaule et un homme se baisser vers moi. Surpris mais pas effrayé, je me retourne et découvre mon bon vieux fou (ou sage), un gobelet plastique fumant à la main. Il me tend le breuvage –un thé brûlant – et je le remercie inexplicablement à la manière des Hindous (les mains jointes). Il ricane, en affichant ce même regard étrange, à la fois flou et perçant, comme s’il voyait ce que je ne pouvais voir. Il ricane puis, sans autres courbettes, traverse la rue et s’enfonce dans la palmeraie, tel un spectre, en psalmodiant quelques prières obscures à la gloire d’une hypothétique divinité.

Et, face à ses psalmodies, je ne peux m’empêcher de penser : « Sans moi mec, sans moi… »)

novembre 2003

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