Chahid

Je l’aperçois dans l’entrebâillement de la porte, lui, simple pion sur l’échiquier libyen. Il a l’air ridicule dans son uniforme rutilent, si grand, bien trop grand pour ses frêles épaules qui semblent porter toute la misère du pauvre monde. Que fait-il, le doigt sur la gâchette de sa kalachnikov, alors que son camarade – tout aussi grotesque avec son ventre ballonnant – fouille minutieusement nos affaires ? Au point de suspecter la feuille où repose mon interview d’être un dangereux explosif. En un sens, je le comprends, les mots peuvent l’être : explosifs ! Qui n’a jamais été blessé par eux ? Pourtant, l’autre avec sa mitrailleuse, il ne nous tuera pas, aucun risque, il n’en aurait pas le cran. Il n’en a pas même l’envie. Il se rassure. Voilà tout. Il se sent puissant. Important dans le merdier qui secoue son pays, ce martyr. Chacun sait qui remercier ! Oui, il a sûrement l’impression de jouer un rôle dans cette sinistre histoire. Or l’Histoire avec un grand H est souvent faite de petites histoires. Avec, notamment, de si petits h.

En ce jour ennuyeux, il attend tout juste un ordre qui ne viendra de toute manière jamais. Car les généraux n’en ont jamais rien eu à foutre de la bleusaille. Même Haftar. Surtout Haftar. Un journaliste occidental n’est pour lui qu’une arme de guerre comme une autre. Lui, que j’aperçois passer dans le couloir, vieux tonton sans envergure, le genre qui pourrit un repas de famille par sa si sincère intolérance, pense juste à gagner la prochaine bataille et n’aura aucun autre ordre à donner à ses hommes que d’aller mourir pour lui, à Benghazi ou ailleurs. En même temps, une tête creuse mérite-t-elle mieux que cela ? Tant qu’il y aura des hommes pour accepter de vivre et mourir pour des apprentis putschistes, nous ne mériterons rien de mieux que ce triste destin.

 

Obéis, obéissons, obéissez mes frères. Leurs ambitions valent bien nos vies, n’est-ce pas ?

 

Tu as le droit de mourir pour tes idées. Dois-tu tuer pour autant ?

 

« Alléluia ! Hare Krishna ! Allah, Allah est grand
mais Allen Ginsberg l’est tout autant ! »

 

Le voici maintenant regardant son téléphone portable… Quelques profils Facebook à consulter ? Le SMS d’une petite amie à décrypter ? Pire que toutes les guerres ! C’est un gamin, rien de plus… Un minot. Dix-sept ou dix-huit ans à tout casser. Quelques poils de cul frisottent sur son visage abimé par une acné turgescente. Il n’a l’air de rien, petits frisottis semblant batailler sur son front précocement dégarni, le képi retombant sur ses oreilles difformes. Commun, si commun que ce gars qui mériterait tout au plus d’enfiler un maillot du Real, siglé Cristiano, sur ses épaules. Nos regards se croisent et je le surprends à chercher une dignité qu’il ne trouvera assurément jamais. Le suis-je moi-même seulement ? Digne, avec mon œil plein de mépris… J’en doute. Journaliste, oui, mais langue de pute avant tout ! Humain, surtout, tellement humain. Que cela soit clair toutefois, une arme n’a jamais fait un homme. Surtout lorsque la crosse ne tient qu’à grand renfort de gros scotch. Pourquoi apposer un pansement sur une machine censée donner la mort ? Qu’elle crève ! Elle n’a en tout cas rien à faire dans les mains d’un adolescent. Moi je sais, je ne peux ignorer en fait – de par les récits de mes grands-parents – qu’une guerre est perdue dès le premier coup de feu tiré. Pour tout le monde…

Derrière cette folle idée de mourir pour ses idées, inquiétude, je perçois une toute autre réalité, bien plus cruelle : celui-là semble vouloir tuer celui qui ne pense pas comme lui. Et nous l’encourageons, nous, bienveillants étrangers. Faut-il pour autant trancher tous les nœuds gordiens d’un simple coup d’épée ? Les Libyens en semblent convaincus. Seul l’avenir nous dira si couper des têtes ne revient pas à régénérer sans fin ce qui s’apparente, à mes yeux fatigués, à une nouvelle Hydre de Lerne. Une bête qui engloutira tout un pays, toute une région ! Un fait : chaque Libyen rencontré m’a donné « sa » solution – simple – pour sauver la nation. Aucune n’était la même… De quoi se tirer une balle dans la tête !!! Quelle meilleure solution ?

Lui n’a pas de solution, il n’est qu’un problème de plus. Du simple fait de tenir cette arme. Un problème, encore un. Il n’est qu’un gars qui, parce qu’il est armé, pense – par exemple – qu’un simple hochement de tête me fera le suivre lorsque la fouille se termine. Orgueil, orgueil, orgueil, que tout cela… Nous pourrions être frères, mec ! Je le suis finalement dans cette fourmilière de débraillés. Un signe. Car, clairement, Al Marj est un repère qui ne peut, ne doit pas gagner la guerre. Il n’y a d’armée que le nom. De près, de dos, lui me paraît plus ridicule encore. Il a, à mon sens, encore trop de jeux vidéo à découvrir avant de se lancer dans une telle aventure qui ne pourra que mal finir pour lui comme pour nous tous. Mais qu’importe, une fois mon stylo confisqué, on ne sait jamais, je sens bien qu’il a le sentiment du devoir accompli. Tant mieux. Fier comme Artaban, il peut rejoindre ses potes pour cette énième prière qui presse. On peut combattre les islamistes et ne pas déroger aux préceptes de l’islam. Heureusement. Moi ? Moi, je vais attendre que le Napoléon d’opérette, le captif de N’Djamena, l’exilé de Langley, daigne répondre à mes interrogations. Ces fameuses questions explosives, à en croire notre fouilleur. Moi, je veux juste comprendre. Et, effectivement, quoi de pire ?

Après ça, que vous dire ? Que le troufion m’est apparu bien moins ridicule lorsque j’ai pu enfin pénétrer dans le Saint des saints du général alors que ce dernier se tenait, dans une pose martiale longuement réfléchie par son aide de camp (un sacré connard), devant le drapeau libyen ? Sorte de photo officielle, risible, d’un dictateur en puissance qui attendait de moi une fameuse éloge lorsque je ne pouvais au mieux lui offrir que la pire des élégies… Que vous dire ? Que commencer un entretien avec un militaire en lui demandant si « obtenir la paix en faisant la guerre n’est pas un mauvais plan ? » est une fumeuse erreur rhétorique tant ces gens n’ont aucun goût pour ce genre de finesse ? Que cette interview, qu’ils ont – eux – enregistré, pas nous, pas le droit, ne m’a jamais été restituée ? Non, je ne m’arrêterais pas à ce qui ne surprendra (finalement) personne.

En revanche, comme souvent lors des blablas officiels, mon esprit a vagabondé. J’ai essentiellement repensé à ce petit con avec sa kalachnikov et j’ai soudain eu l’irrépressible envie de sortir de cette pièce, de le chopper par le col de son pitoyable treillis pour lui gueuler à la face : «  Va, va gamin ! Descends, va retrouver les rivages de la Méditerranée. Trouve-toi un rocher comme je le ferai à Marseille. Va pêcher quelques poissons, ce que je ne ferai pas, et fais-les griller avec tes potes, ce que l’on m’interdirait, sur une plage. Va, va mon grand, va, va aimer les filles ! Elles n’attendent que ça, être aimées ! Tu n’es laid que parce que tu tiens cette putain d’arme entre tes mains ! Va, va rire, espérer, pleurer et souffrir parmi les tiens ! Va faire le bonheur de ton père, de ta mère, en leur apportant tout ton soutien ! Leur fierté en ce moment ne pèse pas bien lourd face à leur inquiétude… Ils espèrent bien plus pour toi que ce général marginal, futur maréchal, ployant sous le poids de ses breloques. Cet imposteur est à minorer dans un concert des nations qui, fausse note après fausse note, compose une bien piètre partition. Va, mon gars, va, balance cette saloperie de kalach’ ! Ta résistance sera ton existence, aime et sois aimé, ta résistance sera ton existence, pas l’extermination de ces quelques cons qui veulent ta/notre mort. L’enfer est en eux. L’Eden, frangin, est dans notre Essence. Sois l’exemple ! Pas le coupable. Sois l’exemple ! Et tu ne seras jamais la victime. Même si tu dois crever… Voilà… »

 

En revenant à moi, Haftar avertissait – grands gestes à l’appui – qu il fallait le suivre. Sinon, tout le monde y passerait… Comme mon intérêt pour lui. Alors…

« Alléluia ! Hare Krishna ! Allah, Allah est grand
mais Allen Ginsberg l’est tout autant ! »

 

 

Hervé Pugi

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