Soudan : l’esprit soufi

Il faut s’extirper de Khartoum et s’échapper sur une quarantaine de kilomètres pour parvenir à une petite bourgade comme il y en a tant d’autres au Soudan. Là, tout autour d’une mosquée ouverte aux quatre vents, les silhouettes de majestueux mausolées aux tons chatoyants se dessinent sur un ciel d’un azur profond. Comme matraquée par un soleil de plomb, la vie à Umm Dawban semble tourner au ralenti. Pourtant, au loin, le bruissement de lancinantes psalmodies viennent troubler la langueur ambiante. Déambulation au sein de la confrérie Qadiriya Badiriya.

Il suffit de tendre l’oreille pour trouver son chemin dans le dédale d’allées en terres battues serpentant à travers le sanctuaire. Épicentre de la vie de cette confrérie soufie, dont les racines plongent plus de six siècles en arrière dans la lointaine Irak, l’école coranique a des allures de paisible retraite. Agglutinés dans de petites salles fraiches et obscures ou éparpillés à même le sol sous de précaires mais ô combien précieux préaux, plusieurs dizaines d’enfants et d’adolescents s’astreignent au long et fastidieux apprentissage du Coran. Ils sont habituellement plusieurs centaines à se bousculer en ces lieux mais, en cette saison où le Soudan se transforme en fournaise, nombre d’entre eux ont regagné leurs familles. Les autres poursuivent, patiemment, leur enseignement.

Le Coran a beau être sacré, les plus jeunes composent avec les moyens du bord. Des feuillets déchirés et cornés passent de main en main, d’autres se penchent avec plus ou moins d’assiduité sur leur alluha, plaquette en bois, sur laquelle ils ont eux-mêmes couché les paroles du Prophète. Accroupis, les yeux rivés sur leurs textes, qu’ils aient huit ou seize ans, ils répètent inlassablement les mêmes mots, imperceptiblement les mêmes phrases. Le tout en se balançant de haut en bas. « Ils l’apprennent par cœur », explique fièrement l’un des professeurs, patrouillant d’un air paternaliste avec sa cravache de cuir, qui précise : « Les sourates se font de plus en plus courtes au fur et à mesure que l’on avance dans le Coran alors le plus simple pour les plus jeunes est de commencer par la fin ». Ces shebab viennent du Darfour, de Centrafrique, de Somalie ou encore du Tchad, entre autres pays. Des régions souvent en crise. Ce Soudan souvent décrit comme un enfer que tout le monde chercherait à fuir apparaît pour bien des réfugiés d’Afrique de l’Est comme un havre de paix et de stabilité.

A Umm Dawban, ces jeunes trouvent surtout et avant tout un toit et une pitance. Gracieusement. Des conditions de vie modestes, presque spartiates, où chaque instant se partage avec ses « frères ». Chacun met la main à la pâte et ceux qui sont libérés de leurs obligations estudiantines s’activent pour assurer la bonne marche de la confrérie. Très vite, une bataille de seaux d’eau éclate autour du puits sous le regard amusé des enfants du village voisin qui errent librement sur le site. Le jeu ne dure qu’un temps et, l’excitation retombée, tous s’activent autour de l’immense auge où se préparent les différents repas.

Dans cet esprit communautaire, ouvert et bienveillant, la vie semble suivre un cours immuable, invariablement rythmée par les appels à la prière. Si l’apprentissage du Coran meuble le quotidien, il n’a pas spécialement comme objectif – contrairement à une idée reçue – à éveiller des vocations religieuses. Ce que confirme l’un des cheikhs : « Ces enfants nous sont envoyés par leurs parents qui, souvent, n’ont pas les moyens de s’en occuper ou simplement les nourrir.  Certains ne passent qu’un an avec nous, d’autres restent un peu plus longtemps. » Toutefois, le même homme reconnaît que « ceux qui montrent une aptitude spéciale dans l’apprentissage et la compréhension du Coran sont destinés à de plus grandes études coraniques ». Les autres, il s’en excuse presque, « reprendront le cours de leur vie en ayant au moins appris à lire et à écrire ».

Autre ambiance un peu à l’écart de la madrassa, le grand cheikh va donner audience à quelques habitants de la région et tout ce que le sanctuaire compte de dignitaires religieux se pressent dans une grande salle commune. Son arrivée est devancée par celle de musiciens qui louent Allah sur des rythmes entrainants. Il n’en faut pas plus pour voir nombre de ces religieux se lever de leurs paillasses pour virevolter en transe. Et ce sous le regard impassible de leur cheikh qui martèle lui-même la cadence de hochements assurés de la tête. Quiétude revenu, il est grand temps pour le cheikh de se transformer en juge de paix pour une communauté qui dépasse largement les seules frontières de ce site. Mais, au fait, quel est cet Islam pratiqué au Soudan ? La réponse ne tarde pas : « C’est l’Islam soufi. Il tend à faire croitre les émotions en son esprit, à s’impliquer vis-à-vis de Dieu et de son prochain, à surpasser les difficultés de la vie. C’est tout à la fois une expérience et une réflexion spirituelle. »

À la tombée de la nuit, toute la communauté – du plus jeune novice au plus renommé cheikh – se réunit sur la place centrale, bien à l’abri au pied de la mosquée. Assis en cercle, autour d’un bûcher qui crépite nerveusement, le temps s’arrête alors que le silence (étrangement assourdissant) envahit les lieux. Les visages sont graves et fermés. Tous unis dans la même ferveur, entre méditation et recueillement. Soudain, le nom de Dieu retentit dans l’obscurité, repris en cœur par l’ensemble des fidèles. Un Dikhr lancinant psalmodié à l’unisson encore et encore de longues minutes durant jusqu’à ce que le silence enveloppe une nouvelle fois l’assemblée. Fin de la célébration. Si les aînés retournent vaquer à leurs occupations, les plus jeunes n’en ont pas terminé. Rangés en file indienne, à la modeste lueur d’un unique réverbère et des luminaires palots de la mosquée, les shebab reprennent leur apprentissage. De bons étudiants que ces gamins pleins de vie ? Le verdict d’un professeur ne se fait pas attendre : « Ça dépend mais, vous savez, ce ne sont que des enfants… » Le temps de cet échange suffit à voir les dissipés s’activer. Dans le rang, les plus facétieux chahutent en cognant leurs camarades à grand coup de… Coran. Quoi de plus sacré que la jeunesse ?

Hervé Pugi dans « Le Courrier de l’Atlas »

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