Jeffrey Lewis : « Tuli était le garant du vieux Manhattan-bohème »

Une légende undergroung que ce Tuli Kupferberg (1923-2010). Co-fondateur des Fugs à l’hiver 1964-1965, alors qu’il avait déjà la quarantaine, il restera pour toujours le plus vieux rocker de l’histoire ! Bien qu’ayant le double de l’âge des Bob Dylan, Lou Reed ou Mick Jagger, pour ne citer qu’eux, personne n’a effectivement été plus loin dans l’outrance que Tuli. Au début des années 2000, Jeffrey Lewis, autre porte-flambeau de la Bohême, a justement été le compagnon de route de Tuli, pour qui il organise désormais chaque année des concerts commémoratifs, le Tuli-Day.


(English version: https://scribouillenews.com/2018/03/12/jeffrey-lewis-tuli-was-in-some-ways-part-of-my-family/)


Works By Tuli Kupferberg (Don Giovanni Records) illustre de fait certains des plus beaux arrangements de Jeffrey qui revisite avec brio les quatre décennies de folle créativité offerts à la postérité par Kupferberg. On y retrouve des classiques des années 60 (Morning Morning), des titres inédits (Listen to the Mockingbird), des poèmes mis en musique (The And Song), des parasongs (I Wanna Hold Your Foot) ou encore des pépites tardives des Fugs (Try to Be Joyful).Pour l’occasion, Jeffrey Lewis mène une exubérante cohorte d’hommes et de femmes « sauvages », dont un certain Peter Stampfel, membre originel de Fugs. L’opportunité de redonner vie à ces titres avec la même originalité qui l’avait vu être acclamé par la critique pour cet autre album de reprises : 12 Crass Songs. Que vous soyez un fan de Fugs ou de Jeffrey Lewis, Works by Tuli Kupferberg est une incroyable balade psychédélique à travers l’histoire cachée du « sous-génie » punk folk new-yorkais.

Scribouille : Qu’est-ce qui a pu te pousser à réaliser ce disque de reprise consacré à Tuli Kuferberg ?

Jeffrey Lewis (J. L.) : Cet album est une sorte de prolongement du précédent, Manhattan. Tuli était pour moi le garant d’un certain état d’esprit culturel propre au vieux Manhattan-bohème. Avec sa mort et celle de Lou Reed, c’est tout un pan de cette culture qui a disparu sans que personne n’ait vraiment repris le flambeau. Si Lou Reed était devenu un symbole de New York City pour le monde entier, Tuli était quelque chose de plus local, de plus spécifique surtout. Il représentait Manhattan pour les gens de Manhattan. Je me devais de perpétuer autant que possible cet héritage, tout en ayant une approche plus moderne.

Scribouille : Tuli a laissé derrière lui une œuvre considérable, qualitativement et quantitativement. Comment as-tu décidé quel titre figurerait sur l’album ?

J. L. : L’important était de pouvoir tirer le meilleur partie des chansons à revisiter. Il me semblait impossible de réaliser de bonnes reprises de certains titres parmi les plus connus. Je pense que j’aurais galéré un bon moment avec Kill For Peace, Nothing ou CIA Man dont les versions originales sont juste parfaites. Par contre, en écoutant d’autres trucs, comme Life Is Strange, Try To Be Joyful ou No Deposit No Return, je parvenais à envisager une nouvelle et meilleure manière de les interpréter, de porter les idées qu’elles véhiculent tout en les faisant sonner différemment. Et puis, il y a ces autres chansons qui n’ont jamais été enregistrées, des paroles amusantes que j’aie retrouvé dans un livre, et j’ai vraiment pris un grand plaisir à leur redonner vie en essayant de le faire d’une manière qu’aurait aimé Tuli.

Scribouille : Au final, je trouve que l’album reflète assez bien les différentes facettes de l’artiste qu’était Tuli. C’est une chose à laquelle tu as réfléchi ou cela s’est-il fait naturellement ?

J. L. :C’est venu naturellement car, d’un certaine manière, Tuli était comme un membre de ma famille. Mon oncle, mon père, mes grands-parents, les vies qu’ils ont vécus, leur manière de parler, leurs lectures, leurs sens de l’humour, tout cela je l’ai retrouvé chez Tuli. Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, j’ai vraiment eu cette impression d’être avec un vieil oncle que je n’avais jamais vu auparavant ou quelque chose dans le genre. Mon batteur Dave m’a même dit un jour : « C’est dingue, on dirait toi ! » Beaucoup de personnes ont dû ressentir la même chose le concernant. Du coup, je suis conscient que c’est totalement gratuit et injuste de dire ça car Tuli avait sa propre vie, dont je ne sais guère plus que n’importe quel autre fan, et il avait une famille à lui et ses propres problèmes et je ne doute pas que nous devions différer sur bien des niveaux. C’est juste que nos similarités sur des points cruciaux, ainsi qu’une certaine compréhension mutuelle, ont été importants pour moi, notamment au moment de me lancer dans ce projet.

Scribouille : Cet album dénote par sa spontanéité. Il m’arrive de l’écouter, les yeux fermé, et d’avoir l’impression d’assister à un des tes concerts. Du coup, je me demande et je te demande : était-ce voulu et comment avez-vous bossé en studio ?

J. L. :Il y avait clairement cette idée de faire les choses avec spontanéité. J’ai pris l’habitude de rassembler chaque années des musiciens pour l’anniversaire de Tuli. Nous répétons 10 chansons que nous jouons sur scène. Mais une fois ce moment passé, si tu ne pratique pas, tu oublies vite ! Du coup, l’année d’après, tu te retrouves à recommencer le même processus : choisir des chanson, les réapprendre, en travailler de nouvelles, les faire découvrir à d’autres musiciens, les répéter pour ce petit concert hommage à Tuli. Tu peux vite avoir l’impression de perdre ton temps. Moi je rêvais de rentrer en studio avec les musiciens présents, une simple journée après le concert, pour enregistrer un disque avant que nous ayons tous tout oublié. Mais chacun était trop occupé avec ses propres projets. J’étais moi-même trop pris par les miens. Lorsque j’ai finalement réussi à réunir un groupe, nous nous souvenions à peine de la moitié des titres que nous avions interprété quelques temps auparavant. Certains des titres enregistrés ne sonnaient pas terribles et avaient besoin d’être retravaillés. Pour d’autres, cela a tout de suite parfaitement fonctionné et c’est allé très vite. Mais je dois dire que cela a pris bien plus de temps que ne l’avais initialement pensé. La plupart du disque a été enregistré en un jour, mais il a tout de même fallu réenregistré certaines choses, ajouter des instruments et des voix ou couper certaines chansons qui étaient trop longues.

Scribouille : Il me semble également important de mettre en avant les musiciens qui t’accompagnent. Car ce n’est pas juste ton album mais bien celui d’un collectif. On retrouve d’ailleurs cet esprit communautaire qui prévalait chez les Fugs. C’était important pour toi ? 

J. L. : Oui, le côté « gang » est quelque chose d’important, cela touche presque au culte ! Comme la « Manson Family » ou la « Source Family » ! Mais avec plus d’humour et un peu moins de meurtres ! Associer des jeunes et des anciens, des hommes et des femmes, est indéniablement un plus pour l’album. La race humaine n’est que mixité. Comment un groupe pourrait sortir une série de chansons hautement artistiques et humanistes si ses membres sont exactement les mêmes ? Les Beatles et les Rolling Stones auraient été encore meilleurs s’il y avait eu une plus grande mixité. C’est quelque chose qu’avait le Velvet Underground avec Maureen Tucker ou encore avec John Cale et son accent gallois ou Nico et ses intonations germaniques. C’était intéressant. Il y avait un peu de ça également chez les Fugs car Tuli était deux fois plus vieux que les autres membres ! Ils avaient tous 20 piges alors qu’il en avait déjà 40. Mais les Fugs auraient été un bien meilleur groupe encore s’il y avait eu des femmes. Est-ce que tu imagines comme cela aurait été génial, si un duo de poétesses – des hippies dingues de l’East Side, une jeune et une ancienne – avait rejoint Ed (Sanders), Tuli et Ken (Weaver) ? Si quelqu’un comme Patti Smith, a wild rock and roll poet, avec fait partie du groupe avec sa voix sauvage ? Mais 1965, c’est très, très loin dans le temps. C’est vraiment dommage qu’ils n’aient pas penser à cela à l’époque.

Scribouille : Parallèlement à la sortie de ce disque, faisons un point sur ton actualité : Fuff #12 finalement terminé, en studio avec Rouger Moutenot dernièrement et une nouvelle tournée en Europe en avril… Que peux-tu nous dire de tout ça ?

J. L. : Juste que le temps passe trop vite et c’est une vraie frustration pour moi. J’ai tant à faire, comme ma déclaration d’impôts, mes visas de travail pour la tournée, louer des voitures etc. En fait, même faire des albums me semble une perte de temps, vraiment. L’essentiel, c’est la créativité : avoir une idée et en faire quelque chose. Je n’avais pas fait de nouveau comic book depuis deux ans, c’est long… Où va tout ce temps ? Les interviews, Facebook, poster des affiches de tournée… Je ne sais pas trop en fait. Je ne sais pas organiser mon temps. Tiens, je devrais travailler sur autre chose en ce moment même…

Hervé Pugi

Merci à Jeffrey pour sa disponibilité ainsi qu’au staff de Don Giovanni Records


TOURNÉE (BELGIQUE & FRANCE) :

TUES April 10 – Brussels, BELGIUM – Trône (84, Rue Goffart, Brussels 1050). W/ Fabiola! 8€ adv. FB event here! Tix here!

WED April 11 – Lille, FRANCE – L’Estaminet Du Pont (252 rue Abélard, Lille [Moulins] 5900). W/ Dylan Municipal! 8€ adv. Tix here! FB event here!

THURS April 12 – Nantes, FRANCE – Pôle Etudiant, Université de Nantes (Chemin de la censive du Tertre, 44000)w/ Josef Leimberg, and Black Knights! FB event here!

FRI April 13 – Paris, FRANCE – Le Pop In (105 Rue Amelot, 75011) (moved from Point Lafayette) 12€ adv./ 15€ door. W/ John & Betty! Tix here! FB event here!

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