Égypte : les ultras jouent la prolongation

Si le football est l’opium du peuple, un pays plus que tout autre espère bien perdre la tête lors de la prochaine Coupe du monde en Russie. Il s’agit de l’Égypte. Sept ans après la révolution, toute une nation attend des miracles de la part de ses Pharaons et – plus particulièrement – de son prodige Mohamed Salah. Assurément une belle vitrine que ce Mondial, difficile pour autant d’occulter une partie de l’arrière-boutique du football égyptien, pour le coup bien moins reluisante. A la pointe des combats lors des événements de 2011, le mouvement ultra est en effet plus que jamais dans le viseur des autorités qui le voit comme une menace à l’ordre voulu par le président Abdel Fattah al-Sissi.

Grosse déprime aux abords du stade international du Caire. Voilà six ans que l’enceinte de 74.100 places sonne creux. Ils sont d’ailleurs nombreux – qu’ils soient supporteurs d’Al Ahly ou du Zamalek, co-pensionnaires des lieux – à y jeter un coup d’œil nostalgique. Un regard aussi bref que le pas est rapide. Il faut dire qu’il ne fait pas bon afficher fièrement ses couleurs en ce moment du côté de la capitale. Cela a le don de rendre particulièrement nerveux des forces de l’ordre qui le sont déjà suffisamment en temps normal. Et puis, depuis sept ans, la norme n’est plus vraiment de mise en Égypte. Une révolution, l’accession des Frères musulmans au pouvoir, leur renversement par un coup d’État militaire et la recrudescence des actes terroristes qui a suivi ces événements ont balayé toute quiétude sur les rives du Nil.

Asim[1] peut en témoigner. Celui qui se présente comme l’un des fondateurs en 2007 des Ultras Ahlawy vit aujourd’hui dans une sorte de semi-clandestinité qui le pousse à dormir chaque soir dans un lit différent, à éviter autant que possible sa famille et à mettre en sourdine sa passion dévorante : le Al Ahly Sporting Club. « Je peux me retrouver derrière les barreaux rien que pour ça », lance-t-il le plus sérieusement du monde tout en exhibant un tee-shirt arborant le chiffre 74 accompagné de ces simples mots : Never Forget. Référence directe aux 74 fans de la formation cairote massacrés à Port-Saïd dans des conditions nébuleuses le 1er février 2012.

Entre hooliganisme primaire de quelques-uns et passivité des services de sécurité, notre homme ne choisit pas. Il ne souhaite pas même se remémorer ce jour funeste, qui hante pourtant son esprit, et se contente tout juste de souligner nerveusement que « ceux qui matraquent généralement très vite et sans raison ont regardé, ce jour-là, nos martyrs se faire tabasser à mort sans broncher ». Le début de la descente aux enfers pour les ultras.

L’enfer, c’est ce que faisaient pourtant généralement vivre les Ultras Ahlawy aux adversaires de leur club, le plus populaire du pays avec 50 millions de fans. « Supporter Al Ahly, c’est tout ma vie », s’emporte le bouillonnant trentenaire tout en apposant ses mains sur le cœur : « Quand l’existence ne t’offre pas grand chose, c’est beau de te trouver dans un stade pour sauter, chanter, vibrer avec ceux que tu considères comme tes frères. Peu importe qui ils sont. Que tu gagnes ou que tu perdes, tu te sens vivant et puis tellement plus fort surtout. »

Seulement, depuis le drame de Port-Saïd, fini les grandes émotions. Le championnat se dispute à huis clos[2] et toute tentative de rassemblement, même pour commémorer la mémoire des disparus, donne aussitôt lieu à une impitoyable répression. « Le pouvoir a peur de nous », ose Asim qui énumère : « Mubarak avait peur nous… Morsi avait peur de nous… Et, maintenant, c’est Sissi qui a peur de nous car il sait que nous ne nous agenouillerons jamais devant lui et les autres pourris. C’est aussi ça être un ultra. » Plus qu’une simple provocation, un véritable credo pour lui et ses semblables.

Pour autant, ne cherchez pas à lui faire dire qu’il est un opposant politique, sous peine de vous faire sèchement rabrouer : « Je me fous de la politique. Cela ne m’intéresse pas. En revanche, tu peux écrire que je suis un révolutionnaire et que nous autres, ultras, sommes tous des révolutionnaires car nous sommes indépendants de tout pouvoir et surtout libres. Libres dans nos têtes. C’est pour ça que notre étions en première ligne place Tahrir, en 2011. Et c’est pour ça que nous resterons debout face à ce régime qui nous refuse cette liberté de penser et d’agir. »

« Nous autres, ultras, sommes des révolutionnaires
car nous sommes libres dans nos têtes ! »

Un positionnement qui dénote (et détonne) forcément dans une Égypte où chacun a reçu l’injonction de ne surtout pas sortir du rang. Qualifiés de « terroristes » par certains, comparés aux Frères musulmans par d’autres, les ultras se voient violemment vilipendés et caricaturés par des médias au garde-à-vous qui ne voient en ce mouvement qu’un facteur de trouble et d’instabilité à éradiquer au plus vite. « Il y a une logique à cette persécution », confirme Tarek Awady. Cet avocat qui représente notamment les ultras de l’autre grand club cairote, le Zamalek, explique : « Depuis 2013, c’est un fait, l’État cible toutes les organisations, associations ou groupements de la société civile qui ne lui sont pas inféodés. Plus encore si ceux-ci fédèrent la jeunesse. Ce qui est le cas avec les sections ultras qui réunissent beaucoup de jeunes dans des structures hiérarchisées, à la fois très organisées et très soudées. Ce qui est le cauchemar du pouvoir qui veut à tout prix empêcher l’avènement d’un nouveau 25 janvier 2011. »

Une mise au pas qui conduit à des arrestations massives. Ainsi, le 9 juillet 2017, en marge d’une rencontre continentale, pas moins de 500 fans du Zamalek étaient interpellés à la suite de heurts avec la police. La veille, dans la même compétition, 150 Ultras Ahlawy avaient connu le même sort pour avoir porté le fameux tee-shirt rendant hommage aux 74 victimes de Port-Saïd. « Provocations policières, arrestations arbitraires » que cela s’insurge un Asim dégouté qui prévient : « Tout est bon pour ‘casser’ les ultras mais ils ne nous auront pas ! »

Hervé Pugi (avec Abdallah El Hadry)


[1] Le prénom a été modifié à sa demande.
[2] Le public égyptien est partiellement autorisé à assister à des rencontres de Championnat depuis le 12 février, à hauteur de… 300 spectateurs par match. Cette autorisation sera élargie à une présence plus importante à l’occasion de la Coupe d’Égypte.
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