Comment se débarrasser des Arabes ?

« Comment se débarrasser de nous pour un monde meilleur » (co-édité par les éditions Encre de Nuit et Lalla Hadria), c’est la dernière œuvre du talentueux dessinateur algérien Salim Zerrouki. Miroir satirique des sociétés maghrébines, cet album joint humour noir et autodérision à travers une succession de scénettes corrosives enrobées d’une fine couche de tendresse. De quoi se réunir (pour une fois), de chaque côté de la Méditerranée, autour d’une franche rigolade.

Aïe… Aïe… Aïe… 469 caractères (espaces compris) auront suffi à faire fuir une large frange du lectorat potentiel de cet article. Mille excuses donc à la fachosphère, prompte à dégainer la fonction « partage » sur les réseaux sociaux, qui pensait lire noir sur blanc ce qu’elle pense tout bas et… dit tout haut ! Mille excuses également aux adorateurs de Jean-Marie Le Pen. Eux se réjouissaient de la sortie si rapide d’un tome 2,  au titre si inspiré, de ses mémoires. Enfin, mille excuses aux adeptes zélés du politiquement correct qui devront (une nouvelle fois) se rabattre sur les sketchs de Michel Leeb pour exprimer leur dégoût face à tant de scandaleux clichés.

Difficile en effet de classer Salim Zerrouki dans l’une de ces catégories. Celui qui s’est fait connaître par son blog de caricature Yahia Boulahia en 2011 puis par son étonnant superhéros « Le Superman barbu » en 2012 avant de lancer « Ta7richa » (2014) est ce qu’on appelle un multirécidiviste dans l’irrévérence. Qui d’autre que lui pouvait mener à bien ce projet ô combien délicat que d’appuyer (les traits) sur les petits travers du quotidien des sociétés maghrébines ?

On apprend ainsi que « l’Arabe », « référence au nom donné par le colon pour désigner les autochtones du Maghreb et non ‘l’arabe’ du Moyen-Orient », serait « constitué à 80% de pain et 20% de grande gueule » ou encore que « parfois, quand tu enlèves le gras qui flotte au-dessus d’un plat, il ne reste que l’assiette » et même que « chaque arabe a sa propre interprétation du code de la route comme c’est le cas pour le Coran ». Autant de saillies drolatiques qui parleront forcément à tous ceux qui vivent, ont vécu ou connaissent particulièrement bien le Maghreb, ce grand théâtre à ciel ouvert où derrière chaque porte se joue souvent d’incroyables tragi-comédies.

« Un projet ô combien délicat », disions-nous un peu plus haut. Et pour cause, si « l’Arabe » a l’autodérision qui lui coule dans les veines, il possède surtout cet autre super pouvoir : le nif (que l’on traduira, dans ce cas précis pour les non-initiés, par « fierté » ou « orgueil »). Oui, on aime rire de tout (ou presque) au Maghreb mais pas forcément de soi et des siens avec n’importe qui. On peut ainsi prédire à Salim Zerrouki (si ce n’est déjà fait) les mêmes anathèmes qu’a pu connaître l’humoriste algérien Fellag, cet autre sociologue du rire, qui a un temps dû faire face au reproche de « jouer-contre-son-camp » en dépeignant une certaine société algérienne lors de ses spectacles.

Bref, certains riront jaunes lorsque d’autres grinceront clairement des dents. Bien sûr, aucun doute, la majorité s’esclaffera à gorge déployée et les plus perspicaces prendront même le temps de réfléchir aux diverses problématiques traitées. C’est d’ailleurs là l’une des forces de ce livre que d’aborder des thèmes encore clivants sur la rive méridionale de la Méditerranée : l’homosexualité, la corruption, la place de la femme ou l’éducation, pour ne citer qu’eux. Et puis, ne vous y trompez pas, du regard rieur – forcément moqueur – de Salim Zerrouki se dégage une sincère affection pour ces petits instants de vie insignifiants et – surtout – ceux qui les font. Une empathie qui déteint sur ses lecteurs.

Au point qu’en arrivant au terme des 60 pages de cet album, on se surprend à se dire que, tout compte fait, se débarrasser de ces « Arabes » ne ferait décidément pas un monde meilleur…

Dommage que la fachosphère nous ait quittée après 469 caractères (espaces compris).

Hervé Pugi

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