Rodrigue Nana Ngassam : « Faire émerger le musulman moderne »

Démocratie, droits de l’Homme, laïcité… Confronté au défi de la modernité, l’Islam doit satisfaire un besoin impérieux, celui de se repenser rationnellement en s’affranchissant du sempiternel frein « sacro-religieux ». Impossible ? Réflexion avec Rodrigue Nana Ngassam*.

La question du rapport entre islam et modernité est aussi ancienne que la confrontation entre l’Europe des Lumières et le monde arabo-musulman. Depuis, et en prolongement de la Renaissance qui éveilla l’Europe de son assoupissement du Moyen Âge, la modernité est la façon d’être, de penser, de vivre, de se gouverner, de se repérer dans le monde des Européens. Le passage à la modernité coïncide avec l’émergence d’un sujet humain conscient de son autonomie et avec la victoire d’une approche rationnelle de tous les phénomènes de la nature et de la société.

Le débat autour d’un islam « reformé », imprégné de modernisme, concerne le destin même de cette religion dans le monde contemporain, au moins en Occident. Son enjeu, en effet, c’est celui de son avenir dans des sociétés qui sont sous le signe à la fois de la modernité et de cette crise de la modernité, dont la postmodernité est devenue l’indice. Le débat n’est pas seulement historique et sociologique, il est aussi théologique. Cette modernité de l’islam se pose en termes de rupture aux mythes fondateurs, à un retour à un islam pur et dur – celle du temps du prophète et des pieux ancêtres – et à ses potentialités révolutionnaires.

Cela concerne également les rapports entre la religion et le pouvoir civil, la question de l’autonomie des personnes et de leur liberté religieuse, une autre manière de voir les rapports de l’homme et de la femme, un autre usage de la raison critique à l’égard des dogmes fondamentaux de la religion musulmane. Ainsi, il y a là un défi fondamental sur la nécessité de concilier l’absolu de la vérité révélée et la modernité comprise comme raison critique et raison démocratique.

Le débat autour d’un islam « reformé », imprégné de modernisme, concerne le destin même de cette religion dans le monde contemporain

Au-delà d’une réalité plurielle qui invite l’islam à l’ouverture, à une rupture au fondamentalisme et à l’idéologie de la vérité obligatoire, à l’amélioration du statut de la femme et au respect des droits des minorités, il faut aussi purifier l’imaginaire. Aujourd’hui certains musulmans projettent sur l’autre une image qui se nourrit de schèmes stéréotypés, de frustrations et de craintes ancestrales. Cette manière de croire, de penser mais aussi de faire doit évoluer à travers une pensée sérieuse et responsable des sociétés musulmanes.

Cela implique une transformation profonde des modes de vie et des mentalités. Il ne s’agit pas de brader les valeurs de l’islam ou ses principes en matière de fidélité religieuse mais de les adapter aux situations de nouveautés tant dans le domaine social que dans le domaine culturel ou politique. Aussi, on a besoin d’un certain type de citoyen musulman qui apprend à concilier son appartenance à la communauté musulmane et son appartenance à la société civile dans le respect de sa légitime autonomie.

Il ne s’agit pas de brader les valeurs de l’islam (…) mais de les adapter aux situations de nouveautés

Une approche gagne toutefois du terrain dans de nombreux pays, y compris en Occident, ainsi que parmi les jeunes. Elle promeut une compréhension de l’islam qui se réduit à une vision en noir et blanc (HalalHaram). Cette vision binaire du monde (les musulmans contre les autres, le bien contre le mal, la pureté religieuse protégée contre l’engagement politique corrupteur) a façonné, à travers les années, un état d’esprit religieux basé sur l’isolement, la défensive et des jugements virulents. Cela devient alors, du communautarisme, c’est-à-dire de l’existence de communautés vivant selon des règles particulières, différentes de celles applicables à tous. Le clignotant s’allume alors, lorsque des musulmans exigent que des interdits ou des préceptes religieux musulmans s’appliquent à l’ensemble de la population, ou même à la seule partie qui relève de la religion musulmane.

Il y a là un problème d’interprétation des textes fondamentaux, notamment le Coran et les Hadiths (paroles et faits) du prophète Muhammad. Les gens sont noyés dans toutes sortes d’ignorances (al-jahiliyya) dans leur religion et dans toutes sortes d’égarements au point où la vérité des règles islamiques semble se diluer dans les passions des uns et des autres ou dans les prêches des oulémas ou des Sheikh autoproclamés. Selon la tradition musulmane, Allah aurait en effet interdit certaines choses : non pas pour en priver les hommes, mais pour leur bien, à la manière dont un père protégerait ses enfants. Les raisons données pour ces différentes interdictions sont surtout des hypothèses, car Allah seul, pour les musulmans, connaît les vrais raisons. Aussi, l’interprétation des textes sacrés ne doit pas remettre en question toute la société ni le vivre ensemble. Au contraire, elle doit être adaptée aux différents contextes et répondre par l’ouverture plutôt que par la crispation.

Les gens sont noyés dans toutes sortes d’ignorances et dans toutes sortes d’égarements au point où la vérité des règles islamiques semble se diluer dans les passions

L’irruption de la modernité, qui a bousculé en Occident les structures religieuses et sociales archaïques, se pose comme un défi aux structures sociales et mentales du monde musulman et le pousse à résorber le retard accusé. Au contact de la modernité, les musulmans peuvent progresser dans leur humanité, en épurant et en approfondissant leur façon de comprendre et de vivre leur religion. Ceci implique un double mouvement : d’une part, une revalorisation de la raison et de la méthode scientifique dans l’exégèse du texte sacré, le Coran, dans l’application de la charia et dans la réflexion théologique, et, d’autre part, une revalorisation de la personne humaine, dans sa vocation libre et autonome par rapport à la communauté des croyants, l’oumma.

Cette transformation devrait aboutir à moderniser la religiosité et à faire émerger le musulman moderne qui serait, à la fois, individu et citoyen et non un musulman qui se contente du « bricolage » d’une harmonie artificielle entre la modernité matérielle et la clôture d’une pensée dogmatique passéiste. Cependant, cette évolution se heurte à l’opposition des milieux religieux conservateurs, qui rencontre un écho important d’un bout à l’autre du monde musulman et cela n’a pas cessé jusqu’à ce jour. Les Frères musulmans, le wahhabisme, les mouvements djihadistes, tous s’inscrivent dans une confrontation avec la modernité confondue avec un occident considéré comme immoral et dominateur.

Si ces courants accaparent la scène socio-religieuse et revendiquent, avec les institutions de l’islam officiel, le monopole du discours islamique, ils restent prisonniers d’une idéologie de combat qui ne permet pas un dépassement du blocage intellectuel et sociopolitique dans lequel s’est installé le monde musulman.


*Rodrigue Nana Ngassam est Doctorant en Études internationales à l’université de Douala (Cameroun), chercheur associé au Groupe de recherche sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (GREPDA) et chercheur associé à la Société africaine de géopolitique et d’études stratégiques (SAGES). Il est par ailleurs chercheur junior au Canadian network for research on terrorism, security and society (TSAS).

1 réponse

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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