Abdullahi

« La porte s’est ouverte brutalement, ce devait être le milieu de la journée. Dans mon souvenir, aussi claire que peut l’être la plus pure des eaux, la chaleur était suffocante et les quelques rayons de soleil qui s’invitèrent dans notre antre ne semblaient pas compatir à notre malheur. Loin de rasséréner nos vieux os meurtris, ces lueurs ne firent qu’ajouter à la terreur du moment. Dans le contre-jour, nos geôliers avaient tout de géants qu’ils étaient déjà au regard de notre condition misérable. Si misérable que seule la vermine pensa à se mettre prudemment à l’abri. Mais où cette autre vermine qu’est l’homme aurait-elle pu ramper ? Et où aurait-elle pu trouver refuge dans ce sombre baraquement dans lequel une soixantaine d’âmes en peine attendaient leur châtiment ? Et pour quels crimes sinon d’être nés dans le bon camp mais dans la mauvais ethnie ? Dieu que le Soudan est complexe ! Dieu, que l’’Afrique est complexe ! Diable, que ceux qui ont tracé ses frontières ont été aveugles !

Ceux qui me saisirent par les épaules savent-ils seulement qui j’étais ? Ce que j’avais risqué pour eux ? Ils mouillaient encore leurs langes que je menais déjà le combat. Nous souffrions de tant d’injustices et de discriminations de la part du gouvernement central dans notre Darfour natal… Ni infrastructure, ni système éducatif, ni soins médicaux dignes de ce nom. Nous vivions tellement en marge de tout que chacun d’entre nous qui prenait la route vers la capitale avait la même rage dans le cœur et le même désir : œuvrer pour l’égalité. Et où étaient ces frères de lutte qui me trainaient par terre lorsque dans ce Khartoum quadrillé par le National Intelligence and Secret Service (NISS), nous compilions des informations, rédigions des rapports que nous tâchions de diffuser à un monde dont nous ignorions les opportunes ‘urgences’ médiatiques qui allaient nous plonger dans un autre malheur : les sanctions économiques. Où étaient-ils mes tortionnaires lorsque les forces de sécurité, voulant nous faire taire, nous embarquaient – mes camarades et moi – pour une leçon de morale dont nous nous souviendrions à tout jamais ? N’importe quel militant du Justice and Equality Movement (JEM) plongé dans ce guêpier qu’est Khartoum passe forcément par la case arrestation au moins une fois dans sa vie, mais quid de ces lointains combattants ?

J’avais tant vécu alors que je n’avais que 20 ans. Mais j’avais une vision, je croyais en la bonté, je croyais en la beauté de ce monde. J’avais grandi dans la poussière et, dans ma prime jeunesse, chaque grain de sable ressemblait à s’y méprendre à une pépite d’or. Il n’y avait ni nord ni sud. Ni nomades ni sédentaires. Il n’y avait ni chrétiens, ni musulmans, ni animistes. Il n’y avait surtout pas de pétrole. Il n’y avait pas même de Soudan, juste une terre sur laquelle des tribus vivaient en bonne intelligence selon l’intérêt général. Il n’y avait que la grandeur de la tradition, du respect mutuel, de la solidarité ordinaire. Nous étions d’ailleurs entre frères ce jour de 2006, à l’université d’El Fasher, lorsque les forces spéciales nous ont encerclés. Ils étaient armés jusqu’aux dents et des coups de feu ont éclaté. Un étudiant est tombé sans vie, un martyr, quatre autres auraient pu le devenir alors qu’une centaine de personnes ont dû répondre de leur simple présence à cette rencontre. Où était-il à cet instant ce JEM angélique pour qui je prenais tant de risques ? Que faisaient-ils ces rouleurs de cigarettes dans leur refuge tchadien, ces coureurs de dotes libyennes misant sur le tocard Kadhafi ? Que faisaient-ils donc lorsqu’on nous tirait, nous l’avant-garde, comme des bêtes ?

Muhammad Bashar Ahmed ne savait pas. Le glorieux commandant ne devait pas savoir. Lorsque je ralliais le Tchad, en 2009, je n’avais aucun doute sur ce point. J’étais prêt à prendre ma revanche sur la vie. J’étais prêt à prendre les armes pour un idéal que mes seules larmes et aspirations n’avaient pu combler. Le vent soufflait et soufflait ce jour-là, je ne savais pas qu’il balaierait mes illusions. Pourtant, le 10 juin 2009, des hommes du JEM sont venus me chercher dans ma tente. J’ai posé mon arme qui n’avait encore tiré sur personne, soulagement, et me suis laissé entrainer, sérieusement encadré, au milieu de tous mes amis. A notre passage, chacun détournait le regard mais je gardais la tête haute, j’avais ma conscience pour moi. Ce qui m’était reproché ? La bonne question… De prétendues prises de position anti-Zakawa. Dans un Soudan pluriethnique, cette peuplade vivant à cheval sur le Tchad, le Darfour et la Libye était alors (il l’est toujours) une composante majeure du JEM. Moi, je n’étais finalement à cheval que sur mes principes, tourné vers les miens, d’où qu’ils viennent…

Tout combat a son lot de souffrances. Mais pourquoi ma captivité au sein de ceux que je supposais être les miens devait-elle être un tel combat ? Placé quatre mois en isolation, j’aurais tant aimé que l’on m’oublie, que l’on m’abandonne. Chaque jour fut une torture. Psychologique comme physique. Mais, à chaque instant, j’ai tâché de garder la tête haute. Encore et toujours. Parce que ma conscience… Parce que mon parcours… Parce que mes principes… Et cela les rendait fous ! Ils finirent par se résoudre à m’abandonner dans cette prison dont l’on ne sort que pour ne jamais revenir, ou si rarement. La plupart des captifs étaient de simples civils dont le seul tort était d’exister. On ne nous donnait que peu à manger. Il n’y avait ni eau ni médicament alors que beaucoup étaient évidemment malades. Certains ne parvenaient plus à se lever, à marcher, tout juste parvenaient-ils à ramper. Il n’y avait aucune hygiène. Nous étions sales et des insectes venaient se coller sur nos corps. Certains nous suçaient le sang et, s’il n’y avait eu ces personnes chères à nos cœurs qui nous attendaient dehors, nous n’aurions eu d’autre espoir que de nous laisser vider de toute vie par ces bestioles. Mais je gardais toujours la tête haute au milieu de toute cette misère.

Le 4 décembre 2010, je retrouvais mon camarade Malik Adam Tairab. Je l’avais connu en 2004 à l’université de Khartoum où il avait également participé aux activités liées au JEM. Il était parvenu à rejoindre les zones ‘libérées’ par les rebelles dès 2005 pour ensuite devenir responsable du renseignement militaire au sein de la puissante milice. Une ascension stoppée nette pour des raisons… ethniques. Il était issu de la tribu Berti et cela ne plaisait pas aux Zakawa. Certains voulaient sa tête comme sa place. Un combat commun n’exempte pas de mille batailles individuelles. Alors, ils ont créé de toutes pièces des accusations pour le faire tomber. Il avait finalement été enfermé en mars 2008.

Liés à nos débuts dans une dissidence nourrie par un idéal, je ne pouvais imaginer que ce jour où la porte s’ouvrit brutalement allait nous unir dans un funeste destin. Nos geôliers avaient tout d’anges noirs envoyés pour nous faire connaître le pire enfer. Brutaux et vulgaires, ces ‘frères’ nous conduisirent à bonne distance du camp. Une trop belle balade qui annonçait une issue terrible. Ils commencèrent pour sortir des sacs plastiques dans lesquels ils versèrent une sorte de poudre, un mélange d’épices. Enfoncés de force, nos têtes furent maintenues dans ces poches, il était impossible de respirer là-dedans. La brûlure était atroce et alors que mon corps s’engourdissait je sentais mon esprit partir jusqu’à perdre connaissance. Chaque fois que je revenais à moi, mes ‘frères’ me replongeaient la tête dans ce délice. De temps à autres, j’apercevais Malik suffoquer. Je ne sais combien de temps tout cela a duré mais c’était horrible. Je me souviens d’un vautour planant dans les airs. Je n’avais rêvé que de colombes…

Après cela, ils nous ont suspendu à un arbre, pieds et poings liés. On ne pouvait pas se plaindre. Ils étaient saouls et nous cognaient dessus avec des tiges en bois. Ils voulaient qu’on leur avoue des crimes imaginaires. Nous leur avons bien dit que cela n’arriverait jamais et qu’ils pouvaient nous tuer s’ils le souhaitaient. Alors, sommairement, ils ont abattu Malik de cinq balles. Trois dans la poitrine et deux dans la tête. Il est mort instantanément. Bizarrement, un de leurs docteurs est venu pour constater le décès et a conclu à… une mort de suite de maladie. Mes tortionnaires ont ensuite parlé de me faire subir le même sort que Malik mais, grâce à Dieu, ils ont jugé qu’il valait mieux faire ça un autre jour. Ensuite, je ne sais pas, je ne sais plus. J’étais en état de choc. J’étais dévasté physiquement comme psychologiquement. Ce calvaire a duré 27 interminables mois avant que je retrouve la liberté sans plus d’explication. Fin de l’histoire ? Le NISS ne me lâche pas et certains chez les JEM continuent leur pression. Ma vie aujourd’hui ? Elle est menacée de toute part. A tout juste 33 ans, dans ce Soudan, quoi que je fasse, je sus fini ! Alors, je parle… Je parle… Je parle… Mais qui m’entend ?» 

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