Ash-Shams

Le soleil tombait sur la mer Morte, magnifique spectacle, mais je ne prenais pas à la supercherie. A travers un fin halo lumineux la frêle silhouette d’un marionnettiste biblique jouant délicatement de ses fils flamboyants se dessinait, subterfuge grossier, et alors que l’astre divin avait rougeoyé de mille feux dans le désert, le voilà – brillant prestidigitateur – qui n’était plus qu’aguichantes et majestueuses dorures dans le ciel. Pas l’unique merveille : une fine pellicule ambrée s’était délicatement déposée au-dessus des flots froissés sur lesquels mon cerveau, déjà, tangué dangereusement. Profondément enraciné au sol, je l’étais pourtant. Et sur quelle terre ! Celle que je foulais comme celle que je devinais au loin – la même au final – avait été (et restait) une si grande promesse pour tant/trop d’êtres. Pourtant, elle paraissait n’avoir rien à m’offrir. Figuier maudit salement dépoté de son paradis.

Israël, Jordanie, Palestine, peu importe en fait, partout à l’horizon les mêmes monts pelés cramoisis par l’incendiaire céleste. Et pas question de compter sur les lumières de l’Histoire, l’ingénuité des religions ou la clairvoyance de conceptions politiques pour imaginer voir reverdir ces flancs tout juste ensemencés par les grains du pire obscurantisme. Confidence : mille tablettes brisées, aux commandements obsolètes, recouvraient ces pentes… Je ne suis parvenu à en reconstituer aucune !

Le soleil tombait sur la mer Morte et je faisais tout mon possible pour que cela n’arrive pas. Autrement dit, rien ! Impuissance. Impuissance… Encore et toujours. Non, je ne voulais pas de la nuit. Même cette voie lactée, ces étoiles qui m’avaient enchanté dans le Wadi Rum, nuits de délice, nuits d’introspections, je ne les voulais pas, plus. Je voulais que la réalité de ma condition perdure au grand jour. J’angoissais. Je psychotais. Cette nuit n’allait-elle pas s’abattre sur mon âme comme un couperet ? Alors oui, le plus rationnellement du monde, j’envisageais un jeûne éternel en cette période de Ramadan. Pour tous. Il faudrait bien cela pour nous sauver de nos poisons. Désir. Ignorance. Haine. J’étais le soumis des soumis et tant pis pour les affamés. Depuis quand durait mon abstinence ? Les jours s’étaient transformés en semaines. Les semaines étaient connement devenues des mois et les mois de sinistres années et pourtant tout, en voyant plonger cette hostie céleste dans ce bénitier stagnant, tout cela me semblait être un même instant, une éternité en fait. « Ecoute-moi, pour une fois, soleil », me surprenais-je même à pleurnicher… L’holocauste de tout mon être me paraissait être un sacrifice à sa hauteur. Mais que nenni…

***

Et puis un petit chat est venu mordiller mon mollet poilu. Un chaton maigrelet qui avait tout du repentant absolu que j’appelais de mes vœux un instant plus tôt. Il « miaoumiaouait » et « miaoumiaouait » de plus belle comme si j’étais son ultime espoir dans la vie. Me sortant de mes pensées, j’allais lui chercher au fin fond de ma valise un mauvais biscuit sec, l’un de ceux embarqués quelques semaines plus tôt dans les coulisses du tournoi de tennis de Monte-Carlo. Là où, installé dans un bus auprès de ce si bon ami qu’est John, j’avais pensé en matant un type au volant d’un gros bolide : «  Vous possédez tout, tout ce que je n’aurais jamais, tout ce que je ne voudrais jamais avoir. Mais j’ai en moi tout, tout ce que vous n’aurez jamais. Tout ce que vous n’imagineriez même pas pouvoir avoir… Et dire que tout ça est en vous… » Et je m’en étais instantanément voulu. A raison.

Tout ce que j’avais, ce chaton n’en voulait pas ! Et c’était dur car quelques jours plus tôt, dans le désert, un autre chat avait refusé mes caresses, me mordant, et cela m’avait rendu incroyablement triste. Un peu plus tard, le même était venu me quémander mon diner : du poulet partagé avec ces si généreux bédouins qui n’avaient pourtant eu de cesse de le chasser du campement. Je lui filais en douce mes os, encore charnus, à peine mordillés en fait, qu’il emportait avidement au loin (je découvrais le lendemain une portée de petits chatons aux yeux encore collés et les modestes cuisses de poulets rongées). Au milieu de la nuit, alors qu’un oud finissait de m’ensorceler et que le thé à la cardamone (le whisky des bédouins) m’enivrait réellement et que les étoiles m’assaillaient incroyablement, cette bonne petite mère (car c’en était une, je vous l’assure) a repointé le bout de son museau. Elle s’est approchée prudemment de moi, je lui ai tendu la main, qu’elle a reniflée, et s’est finalement couchée sur mon ventre tendu (je m’étais affalé sur une banquette, pour y dormir du repos du juste). Ce qu’elle méritait. Pendant ce temps, le son de l’oud devenait de plus en plus pénétrant, les étoiles luisaient de plus en plus intensément mais c’est la respiration de ce petit cœur de félin qui me faisait me sentir de plus en plus en accord avec ce monde. Au point d’en avoir les larmes aux yeux. Il avait refusé mon affection, quémandé ma compassion pour m’offrir la plus belle des récompenses : son attention et, surtout, sa confiance. Une leçon de vie.

Et me revoilà, coucou c’est moi, deux jours plus tard à Aqaba, partageant un Cheeseburger avec un de ses congénères rachitiques. Autant que je l’étais devenu… Mais là, dans mon chalet perdu, mon biscuit semblait se nommer perplexité (ou déception). Ce que je pouvais comprendre. Je récupérais alors le bouchon d’un inutile et encombrant brumisateur pour le remplir d’une eau que je souhaitais la plus fraiche possible. Et voilà cet autre tigre sauvage apprivoisé, abreuvé surtout, ronronnant au pied de mon hamac pendant que je sirotais moi-même une énième bouteille d’eau tout en tentant de grignoter en vain un biscuit sec. Galère partagée. Mon esprit vacillait. Ce chat et ses puces ont dormi avec moi une bonne partie de la nuit. Le lendemain, à la première heure, j’exfiltrais les restes de mon petit-déjeuner, savamment sélectionnés à cette intention. Le petit chat m’avait suivi et attendu devant la porte du réfectoire. Il a humblement pris mon don et s’est barré sans un regard. Je ne peux que le remercier encore pour avoir accepté cette offrande…

« Miaou », comme dirait l’autre.

***

Je passais la nuit à bonne distance de mon lit king size, à me remuer sur ce fameux hamac mal fichu dans un état de semi-somnolence. Les écouteurs vissés sur les oreilles tant le silence des lieux m’effrayait, un silence à peine troublé par le ressac d’une mer décidément bien trop morte. Et dans ce monde de solitude, même le chantre des chansonniers paraissait m’avoir abandonné. Léonard Cohen. Il avait été si bon pour moi tout le long de ce périple. Tout n’avait été qu’amour et compassion en sa précieuse compagnie. La veille encore, à Aqaba-la-douce, Aqaba-la-complexe, j’avais grâce à lui nettoyé mon âme. De petites familles, de tous âges, de toutes dimensions, Ramadan oblige, dinaient tendrement sur la plage et j’avais laissé mon ombre, tout au long d’une longue et lente contemplation, se débarrasser de chacun de mes états d’âmes au son de ses compositions. (J’y abandonnais même une part de mon cynisme coutumier et protecteur en contemplant ces enfants handicapés mentaux se réjouir d’un simple repas dans un fast-food du coin… Que de beauté dans leur joie !)

Là où j’ai déposé ma croix, personne ne la trouvera jamais.

Bizarrement, ses mots n’avaient plus le même sens en cet instant. Ses intonations n’avaient plus le même effet rassérénant. Tout ce qui n’était que certitudes hier n’était plus que doutes aujourd’hui. Je n’entendais plus ses accords envoutants, uniquement les silences qui les encadraient et j’en frémissais de terreur. Ces non-dits me semblaient pulsions morbides. Tout autant que sa voix caverneuse qui ne m’enveloppait plus de sa sollicitude mais me ramenait à ma lourde singularité. Oui, je me sentais de nouveau exclu de l’espèce humaine – hantise et bonheur à la fois – et redevenais soudain cet enfant craintif qui allait trouver le réconfort dans de modestes buissons qui lui caressaient tendrement le visage. Il y a plus douces caresses, n’est-ce pas ? Je le sais bien. Je les ai connues. Mais, perdu au milieu de ces feuillages, j’avais au moins cette absolue certitude que personne dans ce monde ne me blesserait. Désormais à découvert, ours blanc perdu au milieu des Tropiques, où me cacher sinon entre ces misérables grains de sel qui bruleraient chacune de mes éraflures. Pourquoi pas ? J’avais pourtant cette sincère impression que rien ne viendrait cautériser mes lointaines blessures…

C’est au beau milieu de la nuit que tout a dérapé. Perfidement provoqué par une lune arrogante qui n’avait eu de cesse de me dévisager, je sautais soudainement de mon hamac pour dévaler en courant et pieds nus la centaine de mètres, vertigineuse, conduisant à la rive. Je plongeais au milieu des flots comme un dératé et mes yeux, déjà rougis, prirent subitement feu au contact de l’eau. En fait, tout mon être, physique comme psychique, me semblait être un torche et chaque brasse vers le large me consumait un peu plus. Mais, peu importe, je commençais surtout à raconter à chaque timide vaguelette croisée combien fragile était ma croyance en cette existence. En réponse, je n’ai vu dans la noirceur de ces eaux que celle de mon âme et, alors que la Méditerranée (« O Madre, O Mare, s’il te plait emporte-moi ! ») m’avait réconforté des années auparavant (« Ne bascule pas ! Ne bascule pas mon gars ! Ne bascule pas Vé ! Il ne faut pas basculer ! Que penses-tu trouver la tête sous l’eau ? La liberté ? Et bien la liberté n’a rien d’un plongeon insensé ! Comme toi, tourmenté, je vais et je viens, jamais apaisé. Et toujours je vais, j’ai accepté ma Destinée ! »), la mer Morte – j’ai pu le constater – n’avait foutument rien à me dire… Et pour cause, alors que je tâchais de filer toujours plus loin, en direction de ce pays que l’on ne cite pas mais que l’on survole assis et attaché à son siège, j’entendais les cris de ceux que l’on oppriment, je percevais l’indignation de ceux qui ne supportent plus d’être représentés par des oppresseurs, je devinais les supplications de ceux qui décampent sans jugement. Et je réalisais alors combien ma misère était in fine peu de choses. Une pâle étoile perdue au milieu d’une infinité de galaxies. Las, je renonçais à mon entreprise insensée et, regard rivé vers le ciel, laissais les remous me ramener gentiment à ma réalité. Celle d’une espérance déçue en une religion d’amour dont je ne saurais/pourrais/voudrais être le prophète.

Car que suis-je sinon un autre hypocrite, empli de doutes, qui dans la tempête éveille sans raison un Christ rageur somnolent dans sa barque de certitudes ?

Il n’y avait au final toujours pas plus de poissons dans la mer Morte que d’espoir dans mon cœur lorsque je finissais par m’échouer quelque part sur ces rivages caillouteux. Je continuais à tremper ainsi péniblement, un long moment, dans cette eau tiédasse qui me brulait le corps. Et je me complaisais dans ce martyr car il m’apparaissait être l’unique conscience de ce qui restait de moi-même. Oui, je désirais cette infime souffrance que j’imaginais rédemptrice ! Et le temps se passa ainsi, picoti-picota-picoto picotements, jusqu’à temps que je me retourne et aperçoive très distinctement une improbable présence, une réminiscence d’hier toujours tellement présente en mon esprit.

Elle s’était approchée silencieusement et assise tout près de moi. Elle avait les traits des premiers jours, des instants heureux, et son sourire n’était que tendresse et bonheur. Elle me tendit la main avec suavité et je m’empressais de la saisir avec une rare ardeur. J’y retrouvais une chaleur oubliée, lointaine et coutumière à la fois, et ne voulais plus l’abandonner. Nous étions seuls au monde, comme autrefois, et je me sentis soudainement soulevé par une force incommensurable. Je me relevais difficilement au milieu des galets, titubais quelques pas pour mieux m’écrouler à ses genoux, en sang et en pleurs, et levant mes yeux désolés (déchirés) vers elle je vis dans son regard serein qu’elle comprenait tout. Toute ma souffrance, toute ma compassion, toute ma compréhension surtout, pour tant et tant de choses dans ce monde qui ne se résumait pas simplement à nous. Malgré les apparences. Je n’avais pourtant rien à dire tendrement lové dans ses bras. Tout était dans ces trois larmes à la con, glissant honteusement sur ma joue, qui ne faisaient qu’ajouter un peu plus de salinité dans ce qui n’en avait pas besoin. Je me sentais libéré de tout et, avant tout, de moi-même. Je m’agrippais pourtant toujours plus mais, déjà, au loin l’aube bousculait ma démence et s’acharnait avec férocité à effacer ce songe. Que je ne retenais pas. Pourtant, sans lâcher ma main, elle prit le temps de tranquillement me ramener pas après pas vers cette réalité que je redoutais tant l’instant d’avant. Apaisé, je comprenais qu’une vie nouvelle s’offrait désormais à moi. Je la paierai certainement cher, je le savais, mais je me sentais tellement riche (et vivant) ce matin naissant sur les bords de la mer Morte que je m’en foutais.

Revenu à moi, revenu au monde, plus que jamais seul, je décidais de me dépouiller de tout…

Et voilà tout.

Ecce Homo.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s