Kawa

  1. « Chaud le café ! ». La tasse rebondit. Vacille.
    Hésite. Stoppe nette sa course. In fine.
    Au milieu de la table. Une larme noirâtre s’échappe.
    Souille la supposée virginité de la prétendue faïence.
    Vaguement immaculée. Ricanements. Le patron.
    Coup de chiffon. Malpropre. Moi. « Maahlich… Maahlich… »
    Mal prononcé. Compréhensible incompréhension.
    Sourires. Compassion. Retour à ma vigie mentale.
    Tunis. Rue de Marseille. Peut-être ses environs. Sais plus.
    C’est en tout cas ce qui est marqué. Sur mes notes.
    Gargote XY sans âme. Juste habitée par ses habitués.
    Testostérone exigée. Tables incertaines & chaises sursitaires.
    Eparpillées depuis une intrigante salle vide jusque
    sur le trottoir fatigué. Comme le proprio.
    Une radio crépite. Un canari serine. Un ange passe.
    Me voilà.
  2. Une tablée d’anciens complote en silence.
    Lassitude de moments mille fois vécus.
    Tout est dans leur regard perçant.
    Mélange de tout et son contraire. Fierté & humilité.
    Grandeur & décrépitude. Indifférence & curiosité.
    Volonté & indécision. Jour & nuit. Mort & vie.
    Ils ont d’étranges yeux plissés, presque bridés.
    A l’asiatique. Peut-être en ont-ils déjà bien trop vu ?
    Peut-être n’ont-ils jamais rien voulu voir ?
    A moins qu’ils contemplent ce qu’aucun
    d’entre nous n’imagine possible d’entrevoir…
    Il sirotent et sirotent et sirotent les ridicules
    petites tasses. Du bout de leurs lèvres inexistantes.
    Sur leurs étranges visages squelettiques.
    Sous leurs frêles moustaches déplumées. Kawa sans fin.
    Tasses sans fond. Complot sans victime.
    Mutiques, ils fixent juste le vide.
    Et qu’importe que la terre tourne ! Eux restent imperturbables.
    Immuables dans l’espace et le temps. Et cette terre
    qui tourne. Autour d’eux.
  3. Craquement à l’opposé. Un colosse s’affaisse.
    Et sur quelles fesses ! Quel tarma que celui-là !
    Il ne s’est pas assis. Il s’est écrasé. Cul entre deux
    chaises. Littéralement. Un café gicle aussitôt sur sa table.
    L’a-t-il seulement commandé ? (Y a-t-il seulement
    autre chose ?) Semble ne pas le voir. Ne pas pouvoir
    le boire surtout. Tremblote. Tout chez lui est brouillon.
    Le mot s’impose. Sur mon carnet. Son apparence
    est brouillonne. Son visage est brouillon. Ses mouvements
    sont brouillons. Son attitude est brouillonne. Ses pensées
    semblent l’être toutes autant. Brouillonnes & confuses.
    Souffreteux. Il inspire, expire, inspire, expire, inspire, expire
    puis soupire. Bref, il respire et transpire. Bruyamment et
    abondamment. Il tire un mouchoir de sa poche.
    Maladroitement. S’éponge le front. Brutalement. Extrait
    d’un sac plastique une pile de papiers. Froissés.
    Tente un tri impossible. Lâche de longs « Piiiiiiiiiiiii »
    désespérés. Tourne et retourne les documents.
    Sans s’y arrêter. De ses grosses paluches, il les martyrise.
    Le téléphone sonne. Répond. Hurle presque. Bafouille
    surtout. Raccroche. De grosses goutes filent sur son museau
    rougi. Qui s’écrasent sur les feuilles suppliciées. Gouvernorat.
    Soupire. Délégation. Soupire. Secteur. Soupire. Administration.
    « Piiiiiiiiiiiii ». Il griffonne (j’imagine) : « Administrez-moi
    vos admonestations, inadmissibles administrations,
    minables admiromanes (bureaucratiques) qui n’admettez
    jamais mes admonitions. ».
    Signé : un a(d)mi à bout.
    Il chiffonne le tout. Chafouin. Retour au panier. Découverte
    du café. « Chaud, le café froid » (pensée griffonnée).
    Cul sec ! Bim, la tasse. Bam, la monnaie. Des pièces
    clinquent. La chaise grince. La table valdingue contre
    le mur. Puis c’est fini.
  4. Mais… Musique. Musique à mon oreille. A quelques pas
    de là. Chaude. Rythmée. Endiablée en fait. Parfois délirante.
    Scats fiévreux. Solos nerveux. Breaks furtifs. Acid… Acid
    Jazz
    ? Non ! Arabic… Arabic Jazz ! Jazz des mots. Jazz de
    l’élocution ! Jazz de l’éloquence !! Jazz de la grandiloquence !!!
    Yallah ! Ils sont quatre. Jeunes. Gargouilles descellées de leurs
    socles boiteux. Pour se déhancher. Pour se déboiter chaque
    os. En fait. Rentre – vite – dans la danse. Hoche – vite – la tête
    à l’unisson. Le premier martèle chaque mot avec furie. Il se lève,
    comme énervé. Blablate sans jamais rien perdre de sa niaque
    originelle. Il écarte les bras. Les lèvent au ciel. Les rabat avec
    virulence. Comme s’il voulait tous nous anéantir ! Vaine
    inquiétude. A deux tables, les vieux ne bronchent pas.
    Trop occupés à assurer la pérennité de l’univers. Lui redouble
    d’ardeur. Harangue publique. Provocation. Intimidation. Puis.
    Comme épuisé. Retombe sur sa chaise. Se penche en
    avant. S’étire de tout son long. Bascule en arrière. Poings
    menaçants. Soudain. Semble cracher une incroyable vérité.
    Tous éclatent de rire. Lui aussi. Le diable est un ange. Un autre
    enchaîne aussitôt. Même chorus mais distordu. Regard glaçant.
    Visage tendu face à des interlocuteurs qui grimacent. Il assène
    ses arguments. Qui giclent comme autant de lames effilées.
    Captifs, captifs, tous captifs de ce fakir fascinant. De temps
    à autre, il se recule. Calme le jeu. Ferme un instant les yeux.
    Silence & immobilité. Atmosphère irrespirable. Puis. Dans un
    geste de la main. Plein de dédain. Sorte de balayette. BOUM !
    Formule définitive. Il soufflette son audience. Triple-croche
    suivie d’un trente-deuxième de soupir. Bref répit. Le troisième
    s’empare du micro abandonné. Déjà. Autre tonalité.
    Malheureuse improvisation. Tente d’accoucher d’une pensée.
    Au forceps. L’idée est là ! Mais… Idée prématurée. Idée mal
    formée. Idée mort-née. Partition pleine de fausses notes.
    Arguties psychédéliques. Logomachies expérimentales. Un
    four. Une diarrhée verbale le submerge. Tsunami de
    récriminations. Numéro quatre ? Dit rien. Marque la mesure.
    Sans ses mains. Sans ses pieds. Juste par des « è » extatiques.
    A chaque phrasé son « è ». Aussi percutant qu’une grosse
    caisse. Il fait « è » quand tous sont d’accord. Il fait « è » quand
    personne ne l’est. Et puis il fait « èèèèèèè » ou « è… è… è… »
    quand il semble avoir tout compris. Il fait « è » même quand
    tous se taisent. Et quand je détourne mon attention. Finalement.
    Il fait « è ». Silence. Les vieux acquiescent.
  5. Trottoir opposé. Elle apparaît. Sans avertir. Vierge
    déflorée. Déesse fellah. Meuf à la cool. Souterraine de
    son temps. Feint de l’ignorer. Le sait. Deux gars l’accostent.
    Un se prénomme « je suis ». L’autre « tu es ». Les noms
    sur le carnet. Se connaissent tous. Il y a quelque chose
    dans l’attitude assurée de « je suis » qui dit «j’aurai ».
    Il y a si peu de chose dans la réserve de « tu es »,
    pleurnicheur, qui susurre « j’aimerais tant… » Elle ?
    Parle peu. Pense moins encore. Sait tout. D’eux.
    Des hommes. De leurs désirs. Des siens. Dans sa tête.
    De sa sainteté. Entre ses cuisses. De sa damnation.
    Parce que « eux »… Sa poitrine ne se gonfle ni d’orgueil.
    Ni d’envie. Pas même d’exaspération. Juste d’air. Elle écoute.
    Contemple. Le grand théâtre de « je suis ». Le pitoyable
    sketch de « tu es ». Qui peine à exister. Elle s’ennuie. Vu.
    Déjà-vu. Bien trop vu. Par moi. Si souvent. Partout sur
    la planète. Vécu. Déjà vécu. Bien trop vécu. Par elle. Chaque
    instant. Toute sa vie. L’ennui me gagne. Aussi. L’image
    se trouble. Perds le focus. L’invisible prend forme. Dans l’air
    & dans mon esprit. Tout n’est plus que… Images hypnagogiques…
    Conscience fascinée… Autosuggestion… Pensées prélogiques…
    Vague tourbillon… Phosphènes… Délire onirique… Tout l’être
    de « je suis » se mue. En un dérangeant « je te veux ». Sorte
    de bite turgescente sur pattes. « Tu es » n’existe même plus.
    Trou noir. Ame dérangée. Sûr qu’il tuerait « je suis » pour un
    « je t’aime ». D’elle. A chacun son ambition. A chacun ses lèvres.
    A elle. Qui se tait. Froide assurance. Port altier. Regard
    compatissant. Comme maman. Sourire malicieux. Maîtresse-femme.
    Corps apetissant. Dangereux coup d’un soir. Instinct. Prison
    d’éternité. Sentiment. Proposez. Tentez. Séduisez. Couchez.
    Epousez. Elle dispose. Disposera toujours. A son gré. Avec
    raison. Bois un nouveau café. Un de plus. Pas commandé.
    Comme d’autres. Reviens vers eux. Partie. Reste une image.
    D’elle. Plus deux types. Deux regrets. S’appellent « nous ne
    sommes rien »
    . Face à cette femme. « Je suis » s’en fiche.
    A peine vexé. Repart en chasse. Forte probabilité. « Tu es » est
    détruit. Part se toucher. Encore et pour longtemps. Aucun doute.
    Café crème à deux tables de là. Nouveaux arrivants. Suis vidé.
    Suis speedé.
  6. Le vide. Le speed.
    Un. Deux. Trois. Quatre cafés. Cinq. Six. Sept cigarettes. Huit. Neuf. Dix. Onze émotions. Douze. Treize. Quatorze. Quinze. Seize pensées. Dix-sept. 18/10 de tension.

« Chaud le café ! »

Shot de café.

Shoot de caféine.

Chaud – Shot – Shoot – Café – Kawa – Caféine.

Tout ceci sort de ma tête.

Nouvelle épitre de mon évangile athée.

Comme toujours. Pour toujours.

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