Les Yéménites pris dans l’étau…

Par Rodrigue Nana Ngassam*.

Que se passe-t-il au Yémen ? Tout le monde se le demande et personne n’a vraiment de réponses. Depuis 2015, on assiste à des prises de pouvoir locales, exercées par des rebelles Houthis maîtres de Sanaa au détriment du président Abd Rabbo Mansour Hadi, désormais exilé en Arabie Saoudite. L’intervention militaire menée par une coalition de pays arabe, conduite par le géant saoudien, au travers de deux opérations (Tempête décisive et Restaurer la paix) n’y a rien changé. La situation s’enlise et le pays, désormais largement détruit et ruiné, traverse une catastrophe humanitaire de grande ampleur.

La guerre menée par l’Arabie Saoudite et ses alliés arabes sunnites a achevé de détruire ce qui restait du système économique, de gouvernance et de sécurité du Yémen. À l’agonie, « l’Arabie heureuse » est devenue le tombeau des droits de l’homme et a sombré en un cauchemar humanitaire tout comme en un casse-tête politique. Les Yéménites paient le prix fort dans un conflit où l’ensemble des parties sont stigmatisées pour leurs violations répétées du droit international. Les membres de la coalition sont accusés d’asphyxier le pays et sa population provoquant l’une des plus graves crises humanitaires au monde. Mark Lowcock[1] rendait ainsi compte de la situation, fin septembre 2017, lors de la 72e réunion de l’Assemblée générale de l’ONU : « Le Yémen est confronté à la plus grande crise humanitaire au monde, avec près de 21 millions de personnes ayant un besoin d’aide ou de protection d’urgence. La plupart d’entre elles sont des enfants ». David Beasley, le directeur du Programme alimentaire mondial (PAM), indiquait quant à lui que « la situation au Yémen est une catastrophe absolue ». Les grandes Organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires internationales présentent sur place font le même constat. Elles tentent, elles aussi, d’alerter l’opinion publique mondiale[2].

Une situation aussi catastrophique qu’extrêmement dangereuse qui n’a cessé de se détériorer jusqu’à ce jour. Cela a engendré le déplacement de plus de trois millions de personnes. On estime à 2,5 millions le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays, sans parler des « camps de réfugiés »[3] composés principalement de Somaliens, d’Ethiopiens ou d’Erythréens, « exilés » depuis des années au Yémen pour échapper à la famine ou à la dictature dans leur propre pays, et qui espéraient un avenir meilleur en monnayant leur force de travail dans les riches pays du Golfe[4].

Une génération pour résoudre leurs problèmes politiques

Selon un rapport de l’UNICEF, plus de 80 % de la population souffre d’une grave pénurie de fournitures de médicaments, de nourriture, d’eau potable et d’énergie[5]. Plus de deux millions et demi de personnes dont 15.000 enfants sont atteints de malnutrition, et ce chiffre pourrait bien être en-deçà de la réalité selon certains experts[6]. Un désastre humanitaire qui vient s’ajouter aux victimes civiles directes ou indirectes des affrontements militaires sur le terrain, dont il est difficile d’estimer le nombre dans les conditions actuelles. Il y a les combats mais aussi ses suites. Ainsi, ceux qui sont en manque d’assistance médicale ne sont pas en reste. Beaucoup de Yéménites meurent des suites de leurs blessures, d’opérations chirurgicales ou de maladies. En cause, le manque d’appareillages, de médicaments ou encore de structures sanitaires opérationnelles tant la plupart de celles-ci ont été la cible de bombardements aériens.

La situation dans laquelle le Yémen se trouve laisse présager un avenir sombre. L’aggravation de la crise politique et sécuritaire a des conséquences graves pour cet État qui souffre de maux qui réclament des réponses urgentes. Cette situation – qui perdure- est surtout périlleuse dans l’optique de la reconstruction et de l’unité de ce pays, déjà handicapé par une extrême pauvreté et des questions de « sécurité douce » comme l’accès à l’eau.

La crise de l’eau, justement, prend des formes différentes selon la zone et le type d’utilisation. Pour presque toute la population, l’eau potable (et purifiée) est achetée par jerrycan de 5 ou 20 litres, que l’on trouve facilement dans des magasins, principalement dans les villes. Ceux qui ne peuvent pas se le permettre se trouvent contraints de boire de l’eau de puits ou d’autres sources polluées, au risque d’être affectés par de terribles maladies. En outre, les ressources en eau s’épuisent. L’ignorer pour ne s’intéresser qu’à des questions politiques et sociales à court et à moyen termes aura des conséquences très graves pour l’avenir. Certains analystes prédisent que les Yéménites auront besoin d’une génération pour résoudre leurs problèmes politiques, mais le pays souffre de maux qui ne peuvent pas attendre si longtemps.

Le silence des Occidentaux : deux poids, deux mesures

Les Occidentaux contemplent sans réaction l’horreur, avec son cortège de conséquences effroyables pour la population, s’abattre sur le Yémen. Sous une censure honteuse et d’une extrême gravité, la coalition arabe approuvée par les Etats-Unis mène une guerre terrible qui a déjà fait plusieurs milliers de morts et de blessés, sans compter les destructions d’un patrimoine immobilier et historique considérable. On relève à propos de cette guerre un différent d’attention et de traitement selon le cas libyen, syrien ou lorsqu’il s’est agi de combattre Daesh (Etat islamique) au Levant. Bref, les médias occidentaux ne se bousculent pas. L’intervention militaire menée par la coalition des pays arabes sunnites, avec son lot de bombardements, de déplacements de populations, de souffrances et de violences armées intertribales est rendue possible grâce aux armements et munitions fournis par un grand nombre de pays occidentaux. Si la responsabilité de la catastrophe qui se déroule actuellement au Yémen incombe en premier lieu aux différentes parties au conflit, les États impliqués dans la production et le commerce des armes endossent également un certain niveau de responsabilités politique, morale et légale en raison des conséquences dramatiques liées à l’usage qui est fait de leurs « marchandises de mort ».

Il faut noter qu’aucune des parties au conflit ne semble en mesure d’obtenir une victoire militaire décisive, et une solution politique apparaît plus éloignée que jamais tant chacun semble incapable de faire des concessions ni même vouloir discuter de paix. Cette situation risque de perdurer. La perspective d’un retour à une certaine stabilité, et a fortiori à la paix, paraît lointaine. A l’évidence, il n’y a pas, tout au moins pour le moment, de volonté politique pour aller dans ce sens.

La polarisation des différentes factions autour de chacun des acteurs intervenants dans ce conflit ne doit pas faire illusion. La réalité du champ politique yéménite est celle des acteurs locaux et de la fragmentation en « localismes ». Si la multiplication d’acteurs, à la base, n’est pas forcément l’expression de tendances centrifuges, elle produit un champ politique fragmenté où l’équilibre des pouvoirs est sujet à des négociations et à des conflits persistants entre acteurs locaux et régionaux qui, par ailleurs, essaient de se positionner et de peser sur un pouvoir central qui peine à émerger. Les rapports de force et les configurations politiques sont de ce fait mouvants, produisant un déséquilibre permanent et une difficile nationalisation de la vie politique. C’est le terreau premier de l’instabilité récurrente du Yémen sur lequel tentent de se greffer les luttes de pouvoir qui captent et décuplent le potentiel de tension induit par cette fragmentation.

Pourtant, des instruments diplomatiques existent pour répondre au besoin de sécurité exprimé par de nombreux pays dans la région. La négociation est la seule issue possible pour réconcilier les légitimités. Chaque camp se prévaut d’une légitimité exclusive et excluante de l’autre pour le moment. Chacun des deux camps (Pro-Hadi et Pro-Houthis) dispose de sa position de puissance sur le terrain sans que la force ait pu trancher entre les deux. Ils doivent dépasser les clivages qui les séparent et songer au devenir du Yémen et des Yéménites. Une des solutions désirables, en termes d’efficacité, serait plutôt de viser une formule étatique pragmatique propre à satisfaire les besoins essentiels de la population du pays en accord avec ses traditions, à savoir un État équipé des outils nécessaires à l’action sans qu’il ne présente nécessairement tous les attributs institutionnels d’un État moderne de type occidental qui a montré ses limites ou imposer par les instances internationales occidentales. Cet État serait un État dont la légitimité, la capacité, les institutions et les ressources résulteraient d’un processus politique endogène ayant négocié le « contrat social » et les attentes réciproques entre Société et État. Tel serait le chemin critique à explorer pour bâtir un ordre politique viable au Yémen, condition d’un développement économique et social cohérent et prospère.

Éviter le chaos

A la lumière de ce qui vient d’être esquissé, il y a urgence d’une imposition d’une paix au Yémen ; soit d’œuvrer à la création des conditions de cette dernière en adoptant une posture robuste à l’encontre des acteurs qui ne respectent pas leurs engagements. Il est vrai que plusieurs tentatives de négociations ont été organisées pour mettre un terme au conflit et susciter un règlement politique sans succès. Au lieu d’afficher son essoufflement et son impuissance avec les conséquences humanitaires que l’on a évoquées, la communauté internationale doit éviter de jeter de l’huile sur le feu en brandissant toujours en avant la logique du « deux poids, deux mesures ». Quelle image terrible que de voir le Yémen se trouver agressé depuis trois ans par un autre État sans que la communauté internationale et les grandes puissances qui la composent ne réagissent promptement comme c’est le cas dans d’autres conflits. La situation chaotique au Moyen-Orient dicte enfin une collaboration étroite entre les pays de la région. Et la détente dans la relation Iran-Arabie Saoudite ne peut qu’avoir des effets positifs dans cette région qui a désespérément besoin de recouvrer un peu de stabilité. Cela est à la hauteur de l’urgence et de l’impatience ressenties par les Yéménites face aux innombrables défis de ce Yémen en transition.


*Rodrigue Nana Ngassam est Doctorant en Études internationales à l’université de Douala (Cameroun), chercheur associé au Groupe de recherche sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (GREPDA) et chercheur associé à la Société africaine de géopolitique et d’études stratégiques (SAGES). Il est par ailleurs chercheur junior au Canadian network for research on terrorism, security and society (TSAS).


Bibliographie

François Frison-Roche, « Yémen : imbroglio politico-juridique, désastre humanitaire, impasse militaire », Politique Etrangère n° 4, 2017, pp. 91-101.

Mohamed Al-Shamid, « Les crimes de guerre et la situation humanitaire au Yémen », in « Le Yémen : victime collatérale de la crise systémique arabe », Géostratégiques n° 45, juillet 2015, pp. 109-113.

« Dossier : Crise au Yémen », Médecins sans frontières, 4 septembre 2017, disponible sur : <www.msf.fr>

« 2 ans de conflit au Yémen : six ONG internationales alertent sur l’une des plus graves crises humanitaires au monde », Care France, 22 mars 2017, disponible sur : <www.carefrance.org>.

« Yemen’s Torture Camps », HRW, 25 mai 2014, disponible sur : <www.hrw.org>.


 Notes :

[1] Secrétaire général adjoint aux Affaires humanitaires et coordonnateur des secours d’urgence.

[2] « Dossier : Crise au Yémen », Médecins sans frontières, 4 septembre 2017, disponible sur : <www.msf.fr> et « 2 ans de conflit au Yémen : six ONG internationales alertent sur l’une des plus graves crises humanitaires au monde », Care France, 22 mars 2017, disponible sur : <www.carefrance.org>. Dont certains peuvent s’assimiler à des « camps de torture », selon l’expression de l’ONG Human Rights Watch. Voir « Yemen’s Torture Camps », HRW, 25 mai 2014, disponible sur : <www.hrw.org>.

[3] Dont certains peuvent s’assimiler à des « camps de torture », selon l’expression de l’ONG Human Rights Watch. Voir « Yemen’s Torture Camps », HRW, 25 mai 2014, disponible sur : <www.hrw.org>.

[4] François Frison-Roche, « Yémen : imbroglio politico-juridique, désastre humanitaire, impasse militaire », Politique Etrangère n° 4, 2017, p. 98.

[5] Mohamed Al-Shamid, « Les crimes de guerre et la situation humanitaire au Yémen », in « Le Yémen : victime collatérale de la crise systémique arabe », Géostratégiques n° 45, juillet 2015, p. 113.

[6] Ibid.

Crédit photo : ©UNHCR/Rawan Shaif
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