Un thé dans le désert

Désert sauvage aux panoramas grandioses, l’âme du Wadi Rum est tout autant à découvrir chez ses « gardiens » qu’à travers ses paysages. Des Bédouins aussi pragmatiques que pudiques qui ne redoutent pas tant la confrontation culturelle que les préjugés. Non, il n’y aura pas de choc des civilisations en Jordanie tant que l’on y partagera le thé…

« C’est toujours les Français qui veulent se perdre dans le désert. Pourquoi ? » Ce sont les premiers mots que décoche Akram, mi-interrogatif mi-moqueur, sortant de sa bougonnerie après près d’une heure de silence à s’enfoncer à dos de dromadaires dans ce décor surréaliste. Des pics de grès plus ou moins vertigineux surgissent ici et là au milieu d’étendues sablonneuses aux teintes changeantes mais toujours flamboyantes. Je lui marmonne ce qui me passe par la tête, espérant accroitre son intérêt pour moi : « Je ne sais pas… Peut-être que nous fuyons quelque chose… Ou peut-être pensons-nous y trouver quelque chose d’autre… » Le Bédouin trentenaire ricane à ma pseudo-métaphysique et me lâche : «  Il n’y a rien ici Harfi ! Que du sable… Tu es drôle. » Je le découvre et ça me fait plaisir comme j’apprécie que mon guide daigne enfin m’adresser la parole.

Le convaincre, ainsi que ses frères, de le laisser partir en balade loin des sentiers battus par les 4×4 n’aura pas été une mince affaire. Il aura tout d’abord fallu parlementer par courriel, en vain, pour en arriver à un « venez, on verra bien ce qu’on peut faire » qui ne pouvait guère m’enthousiasmer. Sur place, la négociation fut plus complexe encore : Ramadan, sécurité, canicule à venir… Surtout, je finis par comprendre en quoi mobiliser ce bon Akram pour ce seul journaliste français (qui ne leur promet pas de leur faire de la publicité), alors que le même homme pourrait balader six ou huit personnes à la fois dans son pick-up dans cette farandole ininterrompue entre trois pétroglyphes, deux dunes et une vague ruine ayant éventuellement vu le fameux Lawrence d’Arabie préparer ses plans de guerre ou simplement se soulager, n’est par rentable pour la petite famille. Compréhensible. Du coup, seule une liasse d’euros est parvenue à convaincre mes hôtes du bien fondé de mon projet et de ma volonté d’évasion du potentiel piège touristique.

 

« Beaucoup de touristes nous font la morale, comme s’ils voulaient le désert pour eux seuls. C’est hypocrite. »

 

Akram s’avère un chic type. J’aurais aimé en faire un philosophe, un sage du désert, plus vendeur, mais ce n’est qu’un père de famille comme les autres. Un homme d’affaires surtout qui voit dans le désert un business plus qu’un quelconque lieu prétendument sacré. Il le reconnaît sans scrupule : « C’est une terrain de jeu pour vous et pour nous c’est un gagne-pain. C’est du gagnant-gagnant. Nous offrons aux gens une carte postale et des sensations fortes contre de l’argent. C’est comme ça que marche le tourisme, non ? » Effectivement, et ce au risque de transformer le Wadi Rum en immense parc d’attraction bétonné par endroit, sale à d’autres, et envahi par des quads et des flopées de tout-terrain creusant dans le sable de véritables voies rapides que l’impitoyable désert n’a pas même le temps d’effacer.

La remarque fait sourire mon Bédouin en quête d’une corniche sous laquelle s’abriter du soleil brûlant pour déjeuner. Convaincu d’avoir trouvé le bon coin, il prend le temps de me répondre tout en réunissant des brindilles de bois sec : « Il n’y a que des Occidentaux pour penser comme ça ! Vous ne comprenez pas que c’est une question de survie pour nous. Nous n’avons que ce désert pour faire vivre nos familles, qui sont nombreuses. Que devrions-nous faire ? Le garder secret ce désert ? Le confier à d’autres qui s’enrichiront sur notre dos ? Nous nous gérons nous-mêmes, pas même l’Etat vient mettre son nez dans nos affaires, et cela se passe très bien. Et puis, je ne sais pas comment vous gérez vos musées et vos châteaux et vos montagnes ou vos forêts en France. Vos touristes s’y rendent-ils un par un pour visiter ? Beaucoup de touristes nous font la morale, comme s’ils voulaient le désert pour eux seuls. C’est hypocrite. »

 

« On pense quoi des Jordaniens chez vous ? »

 

Une allumette craque, les brindilles s’enflamment et le déjeuner se prépare sur le ton de la confidence. Moi de lui expliquer l’enfer de la galerie des Glaces de Versailles, la cohue autour de la Joconde au musée du Louvre ou nos littoraux surchargés l’été. Débordé par sa popote improvisée, il écoute attentivement et interroge sur ce pays, la France, qu’il aimerait visiter un jour. Curieux, il interroge : « On pense quoi des Jordaniens chez vous ? » Pas grand chose, il faut le lui avouer avec dépit, ce qui le surprend et le blesse quelque peu. « Mais je croyais qu’il y avait beaucoup d’Arabes chez vous, non ? » avance-t-il un brin inquiet. Oui mais il y a beaucoup de racisme aussi, je le lui apprends, et une défiance maladive vis-à-vis de l’islam. Voilà qui éveille chez lui une forme d’incrédulité. Il allume une cigarette, me tend le paquet puis me jette le briquet. Nous sommes en plein Ramadan, « oui, mais nous sommes dans le désert et nous voyageons, toi et moi », se justifie-t-il tout en ajoutant « Allah me connaît mieux que ceux qui prétendent le connaître ». Il n’empêche, je me dois de lui expliquer que mieux vaut être un bédouin prenant la pose auprès d’un dromadaire dans le désert qu’un ouvrier algérien dormant dans un foyer pour travailleur immigré.

Il se fige, pas choqué ni même étonné, mais peiné. « L’hospitalité est un devoir chez les Bédouins. Tu ne seras jamais mal reçu dans ce pays car tous les Jordaniens sont des Bédouins mais… » Car il y a un mais. « … j’ai un cousin qui fait ses études à Amman et qui m’a expliqué qu’avec tout ces réfugiés palestiniens et syriens, rien n’est simple dans la capitale et ses environs. Et puis il y a la guerre un peu partout ! C’est tendu. Peut-être est-ce pareil chez vous ? » Il y a chez Akram, comme j’ai d’ailleurs pu le constater dans de nombreux autres pays arabes ou musulmans, cette volonté de croire que la France est l’amie des Arabes et/ou des musulmans malgré son passé colonial et ses dérives actuelles sur le plan intérieur comme au niveau des relations internationales. Lorsque ces personnes découvrent « notre » réalité, ils n’en tombent généralement que de plus haut…

 

« Réussir quand tu n’es personne dans ce pays, c’est une exception… »

 

Je n’ai toutefois pas le temps de le détromper que le repas, sorte de ratatouille locale pimentée, est servi. Rompant le pain, il m’interpelle : « Es-tu marié Harfi ? » Affirmatif ! « Et elle est belle ? » s’enquiert-il avec une désarmante sincérité teintée d’inquiétude. Je le lui confirme, « c’est la plus belle… en tout cas, qui ait voulu du moi ! » Nous rions et le voilà manquant de s’étouffer. Je trouve une photo sur mon smartphone et il approuve « mon » choix. Reprenant son sérieux, bouche pleine, il s’ouvre : « J’ai beaucoup de chance car j’ai pu choisir ma femme. Je ne te la montrerai pas car ça ne se fait pas chez nous. Au temps de mes parents, le mariage était arrangé et tu ne découvrais ta femme que le jour des noces ! Cela m’angoissait lorsque j’étais adolescent… »

Il s’esclaffe en évoquant cette pratique ancienne, encore en vigueur dans certains coins du pays et pas forcément si reculés que ça, qui voulait que de la beauté de la future épouse dépende sa dot. « Lorsque tu voyais le chef de famille se rendre chez ta belle-famille avec deux dromadaires et une chèvre, tu devais t’inquiéter ! » se marre-t-il tout en préparant du thé à la cardamone. J’en profite pour m’enquérir sur ce mode de vie nomade en voie de disparition. Sa réponse est sans appel : « Que veux-tu que je te dise ? Les enfants ont besoin d’aller à l’école s’ils veulent s’élever plus haut que leurs parents dans la vie. Et puis, il y a la santé et un certain confort que tu ne trouves pas dans un campement éloigné au milieu du désert. Là-bas, tu ne vis de rien pour arriver à finalement peu. Tout y est compliqué. Il existe encore quelques tribus ou des anciens qui vivent comme avant mais les jeunes, eux, veulent autre chose. Les temps changent, c’est normal… »

Et justement, que veut Akram pour ses enfants ? « Ma fille, je lui souhaite un bon mariage ». La question de la condition féminine reste sensible en Jordanie. Un travail ? « Pour quoi faire si elle est bien mariée ? » Pour s’épanouir peut-être… « Si son mari est bon et lui fait de beaux enfants, tout sera parfait, non ? » Il ne comprend simplement pas cet éventuel besoin de plus. Fossé culturel. Pour le fiston, en revanche, il y a autant motif à espoir qu’à inquiétude. « Je lui souhaite de faire de longues et belles études. Je n’ai pas eu cette opportunité. J’aimerais qu’il soit avocat ou docteur, quelque chose qui lui permettrait de nous venir en aide dans nos vieux jours. Seulement, nos jeunes partent en ville, sont souvent diplômés mais reviennent généralement conduire un 4×4, vendre des bibelots aux touristes ou les promener sur des dromadaires. Réussir quand tu n’es personne dans ce pays, c’est une exception… »

 

« La seule vraie richesse c’est la famille »

 

Il ne tient pas en dire plus sur tout ce qui est politique. Le roi, le gouvernement, Israël, l’Etat islamique, tout ça, c’est loin de lui et de ses préoccupations quotidiennes. En tout cas, il le prétend. Tout juste abandonne-t-il pêle-mêle que le roi est moins à blâmer que les gouvernements corrompus qui se succèdent, que personne n’aime le voisin saoudien et son arrogance, que Daesh aurait vainement tenté de rallier certaines tribus de Jordanie à son combat, que les exilés palestiniens sont autant un problème que la menace sioniste, que les Américains sont les bienvenus tant qu’ils ont des dollars à dépenser par ici… Etc. Son regard s’assombrit alors que s’empile ces affirmations déposées comme autant d’offrandes à ma curiosité toute journalistique. Comme si j’avais payé pour cela aussi. Mais, non, parler de tout cela ne lui plait pas. Pourtant, je sens bien qu’il aurait tant de choses à confier mais qu’il n’en fera rien car ce Harfi, après tout, il est bien sympathique mais qui est-il vraiment ? La confiance ne se donne pas, elle se gagne. Et je sens bien qu’il faudrait bien plus que mille repas comme celui-ci dans le désert pour que mon interlocuteur s’ouvre pleinement à moi. Je n’insiste pas.

Enfournant une nouvelle lampée de thé dans son gosier, il se lève, récupère la théière qui crépite fébrilement sur le feu et nous ressert. Las de ces sujets qui ne sont qu’abstractions pour lui, il détourne la conversation en pensant gaiement à haute voix : « Je veux d’autres enfants, filles ou garçons peu importe, la seule vraie richesse c’est la famille. Il n’y a que ça d’important. Il m’est arrivé de penser à prendre une autre épouse mais je ne suis pas certain… » De toute évidence, il n’attend ni réponse ni opinion de ma part. Je m’abstiens d’ailleurs. Son visage se contorsionne de perplexité puis se relâche une fois ce dernier thé vidé. Comme s’il avait évacué l’idée. Il enfonce son verre dans le sable, tire sa petite paillasse au plus près de la falaise de grès, dominée par cette imposante corniche semblant ne tenir à la paroi que par notre seule volonté. Il m’invite à en faire de même pour nous plonger dans une petite sieste qu’il juge indispensable avant de reprendre notre périple.

Les yeux aussi lourds que les bardas portés par nos camélidés stoïques, écrasés par la chaleur surtout, le sommeil nous gagne. Pourtant, Akram rompt le profond silence par une ultime question : « Harfi ? Tu voudrais d’une seconde épouse ? » Il ricane. Moi de lui répondre : « Une me suffit. Deux ? Ce serait comme se perdre dans le désert ! » Il s’esclaffe et, alors que mon esprit se brouille définitivement, je l’entends susurrer : « Tu es drôle mon ami Harfi… Tu es drôle… »

Dodo.

 

Hervé Pugi

 

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