Roland Lombardi : « Netanyahou a su se rendre incontournable »

Entre crise politique – vite enrayée – et scandale judiciaire potentiellement à venir, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou n’en finit pas de défrayer la chronique. Roland Lombardi, historien spécialiste du monde arabe, consultant et analyste pour JFC Conseil, nous donne quelques clés de compréhension quant à la situation politique et les éventuelles évolutions de l’Etat hébreu. 

 

Scribouille : « Moi ou le déluge », c’est en résumant grossièrement la stratégie de Benyamin Netanyahou pour se maintenir au pouvoir malgré les soubresauts d’une coalition particulièrement fragile. Le Premier ministre israélien est-il si indispensable que cela ou une alternative sérieuse et crédible existe-t-elle au sein du Likoud ou chez ses partenaires ?

Roland Lombardi (R. L.) : Tout d’abord, replaçons la situation politique actuelle en Israël dans le contexte régional et international. Il faut bien comprendre, et on néglige trop cet élément, que Donald Trump, aussi antipathique qu’il soit, n’est pas aussi stupide que l’on veut nous le faire croire. Il ne faut sous-estimer personne en relations internationales. Ce qui est certain, c’est qu’en tant que grand mégalo à l’ego surdimensionné, il veut à tout prix son big deal, le « deal du siècle », à savoir la paix entre Israéliens et Palestiniens et plus largement avec tous les Arabes. Aussi paradoxalement que cela puisse paraître, il veut être CELUI qui apportera la stabilité, voire la paix dans la région. C’est peut être bien naïf mais il fera tout pour y arriver. Beaucoup oublient que le soutien et gages donnés à Benyamin Netanyahou ne sont absolument pas gratuits, loin de là ! Soyez certain que le Premier ministre israélien est sous une intense pression de l’administration Trump, c’est inédit dans l’histoire des deux pays. Ne perdons surtout pas de vue cela. C’est essentiel. Netanyahou sait qu’à terme, il devra faire d’énormes concessions et nous risquons d’avoir des surprises impensables il y a encore une année.

Avigdor Liberman savait très bien tout cela. Un temps, l’ancien ministre israélien de la Défense (NDLR : du 30 mai 2016 au 19 novembre 2018), avait suivi l’avis des militaires et des services de sécurité comme le Mossad et le Shabak qui sont majoritairement pour une solution de paix, aussi étonnant que cela puisse paraître là encore. Il sait également que les futures concessions de Netanyahou seront importantes et très mal vécues par la droite la plus radicale d’Israël. La colère notamment des habitants du Sud devant la « patience » et la « passivité » de Netanyahou a sûrement poussé Liberman à démissionner : c’est une décision très politique voire très politicienne, s’étant sûrement dit qu’il aurait une carte à jouer au cas où… Espoir qui risque d’être déçu, puisque Liberman n’a pas du tout progressé dans les récents sondages qui lui attribuent le même nombre de députés qu’actuellement, à savoir six, en cas d’élections anticipées.

 

« Nous risquons d’avoir des surprises impensables »

D’ailleurs, ces enquêtes d’opinion et les sondages commandés pour des législatives avancées par le bureau du Premier ministre est un signe que les lignes sont en train de bouger et que des annonces vont bientôt avoir lieu. Netanyahou, sous pression, qui est un véritable animal politique, le sait pertinemment… En outre, alors que tous les observateurs attendaient la démission du gouvernement de Naftali Bennett et d’Ayelet Shaked après la décision du Premier ministre de conserver le portefeuille de la Défense plutôt que de le confier à Bennett, ce dernier s’est ravisé, sûrement lui aussi échaudé par les derniers sondages. De plus, le patron de Habayit Hayehudi, s’est laissé persuader par Netanyahou que le moment n’était finalement pas idéal pour des élections anticipées…

Alors oui, le Premier ministre israélien a su se rendre incontournable en écartant subtilement toutes les alternatives politiques. Aussi, Netanyahou, sous la pression américaine – mais peut-être aussi russe – a fortement évolué sur les questions régionales. Il a pris conscience qu’il fallait modifier sa géopolitique dans la région en se rapprochant des régimes sunnites afin de faire face à la menace iranienne et surtout, pour éventuellement construire sinon la paix, au moins bâtir une situation apaisée, voire enfin, qui sait, un règlement du conflit israélo-palestinien. Ce qui, au passage, déchirerait la principale carte de visite de Téhéran dans le monde arabe.

Par contre, il est possible – mais peu probable à mon avis pour l’instant – qu’à plus ou moins long terme, Netanyahou donne satisfaction aux plus radicaux de son gouvernement afin de faire taire ceux qui l’ont qualifié de « gauchiste » pour sa retenue face au Hamas, en lançant une opération de grande ampleur au Nord contre le Hezbollah, la seule véritable menace tactique sérieuse, mais non existentielle, pour Israël. Sur le plan international, même si les risques d’embrasement régional restent toujours possibles, ceux-ci seraient moins préjudiciables pour l’image de l’Etat hébreu qu’une intervention contre Gaza puisqu’elle serait soutenue par Riyad et ses « alliés » du Golfe. Dans le contexte actuel, l’Iran, sous pression internationale et surtout américaine, n’aurait assurément pas les moyens, diplomatiques et encore moins militaires, de s’interposer et de jouer la politique du pire. D’autant plus que si la Syrie était épargnée, Moscou – et même Assad voire certains Libanais – ne verrait pas d’un mauvais œil, comme on a pu déjà le remarquer en Syrie, que la milice chiite soit durement frappée. Le problème c’est qu’une guerre extérieure ne règle que très rarement les problèmes de politique intérieure.

 

Scribouille : De son côté, la gauche israélienne pourrait (enfin) avoir trouvé l’homme providentiel en la personne d’un ancien chef d’état-major de Tsahal, Benny Gantz. Aussi populaire, d’après les sondages, puisse-t-il être, que sait-on des idées politiques de cet homme ?

R. L. : Effectivement, l’ancien chef d’Etat-major de Tsahal est très populaire. D’après certains sondages, Benny Gantz pourrait être la surprise de prochaines élections. Il représenterait à lui seul une dizaine de sièges, sur 120, à la Knesset ! Aujourd’hui, le charismatique général vient de terminer sa période de gel, soit trois années après ses fonctions à la tête de l’armée israélienne. Cependant, il n’a fait pour l’heure aucune déclaration politique et reste très discret sur ses intentions. Sollicité par de nombreux partis, il n’en a encore choisi aucun. Comme je l’ai évoqué plus haut et aussi étonnant que cela puisse paraître, telle la grande majorité des chefs des forces de sécurité de l’Etat hébreu, Benny Gantz, auréolé de sa crédibilité militaire acquise sur les champs de bataille, serait plus enclin à faire la paix avec les Palestiniens et les Arabes en général. Il est vrai que l’histoire, et particulièrement celle d’Israël, le prouve : ce sont souvent les faucons comme Begin ou les anciens généraux tels Rabin et Sharon qui, connaissant le prix du sang, font la paix !

Pendant son mandat de 2011 à 2015, Benny Gantz s’était fait remarquer par sa modération militaire puis sa forte opposition au gouvernement de Netanyahou. N’oublions pas que les projets d’une frappe unilatérale israélienne sur l’Iran ont été entravés par les militaires ! Sur le plan strictement interne, en juin 2016, avec son collègue, l’ancien chef d’État-major Gabi Ashkenazi, Gantz avait annoncé son intention de former un nouveau mouvement social, tout en précisant prudemment qu’il ne s’agissait pas d’un nouveau parti mais d’un groupe de réflexion. L’ancien général pourrait donc convaincre de plus en plus d’électeurs qui se sentent abandonnés sur le plan social et économique.

 

« Benny Gantz ne se voit le numéro 2 de personne »

En attendant, à défaut de le rallier, l’ex chef d’Etat-major est l’adversaire à éliminer pour la droite israélienne. Certains sites de propagande de l’extrême-droite messianique comme des militants du Likoud ont d’ailleurs commencé une campagne d’intimidation et de discrédit contre le général et son épouse Revital. Quant aux militants du Parti travailliste en déshérence, ils rêvent que Benny Gantz soit le sauveur de leur mouvement. Mais ce dernier a également des exigences. Comme il l’avait fait comprendre à Yaïr Lapid en repoussant ses avances, l’ancien militaire ne se voit le numéro 2 de personne ! Pas sûr que les responsables travaillistes arrivent donc (et le veuillent vraiment) à se faire entendre…

A moins qu’en raison des risques sécuritaires qui s’intensifient – au Sud mais surtout au Nord avec le Hezbollah – Netanyahou, avec sa légendaire virtuosité politique et dans un rebondissement dont lui seul a le secret, vienne à former un gouvernement d’union nationale face au danger immédiat. Ainsi, le Premier ministre israélien pourrait alors proposer un des postes ministériels, laissés volontairement vacants comme celui de ministre de la Défense, à l’ancien chef d’Etat-major. Qui sait ? Au final, l’ex-militaire sait pertinemment que le monde politique est souvent plus impitoyable et vil que la guerre. Reste donc à savoir, comment, quand ou si Benny Gantz franchira finalement le pas ?

 

Scribouille : A un bloc de centre-gauche qui peine à faire front s’oppose une alliance de droite dure tout aussi fragile. Peut-on imaginer, à terme, qu’une éventuelle 3e force politique s’invite dans la course au pouvoir ou vienne jouer les arbitres ?

R. L : C’est peu probable même si rien n’est jamais écrit en politique. En démocratie, notamment celle où deux grandes forces historiques se font face, un 3e mouvement ne peut émerger sérieusement que si les partis traditionnels sont discrédités ou connaissent une forme d’ « épuisement » et de rejet des électeurs. De plus, il faut que cette « 3e voie » soit emmenée par une figure très charismatique. La dernière expérience de la sorte en Israël, fut le parti Kadima. Mais celui-ci fut créé en 2005, soit dans un tout autre contexte et surtout par Ariel Sharon, suivi par Shimon Peres, les dernières grandes « légendes » de l’Etat hébreu encore en vie à l’époque. On connaît la suite… En 2013, Kadima n’obtint que 2% des suffrages et 2 sièges. En 2015, il ne présenta aucun candidat !

Actuellement donc, aucun scénario de ce type ne se profile en Israël. Certes, l’Union sioniste, dans laquelle le Parti travailliste est la principale composante, n’a pas pour l’instant de figure dirigeante d’envergure mais il représente solidement les idées de centre-gauche. Par ailleurs, d’après les derniers sondages, un nouveau parti nuirait principalement aux Parti travailliste puisqu’il lui prendrait une dizaine de sièges, ce qui ne ferait qu’émietter un peu plus le camp de la gauche et du centre. Quant à la droite israélienne, malgré les déboires judiciaires de Benyamin Netanyahou et la fragilité de ses alliances avec des partis de droite plus radicaux, elle ne serait absolument pas gênée par la création d’un nouveau mouvement. Depuis plusieurs années, et en dépit de toutes les prévisions, le Likoud, grâce notamment à son leader madré, reste solidement au pouvoir…

Entretien réalisé par Hervé Pugi

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