Ghislain Kamdem Koungang : « un sentiment de profonde et nostalgique tristesse… »

Le 30 novembre dernier, le couperet tombait. La Confédération africaine de football (CAF) annonçait le retrait de la coupe d’Afrique des nations (CAN) au Cameroun. Une décision qui aura abasourdi les uns et confirmer les autres dans leurs convictions. Reste un perdant, le peuple camerounais dans son ensemble qui se réjouissait de cette grande fête alors que le pays traverse une crise politique et sécuritaire sans précédent. Scribouille revient sur ce fait et ses conséquences avec le directeur de la publication du journal en ligne www.tropikinfo.com Ghislain Kamdem Koungang*.

Scribouille : Tout d’abord, je ne parle pas à l’expert mais au citoyen camerounais (et éventuellement au passionné de football), quel est votre sentiment et celui de vos compatriotes après le retrait par la Confédération africaine de football de la prochaine coupe d’Afrique des nations ?

Ghislain Kamdem Koungang (G. K. K.) : Comme tout Camerounais, c’est la déception qui prévaut au lendemain de ce tremblement de terre. Car il faut bien le souligner, le football reste le seul secteur qui échappe encore aux relents tribaux qui rythment les rapports entre les uns et les autres, prenant dangereusement de l’ampleur au jour le jour dans la société camerounaise. C’est aussi un sentiment d’une profonde et surtout nostalgique tristesse puisque le Cameroun n’a plus organisé de coupe d’Afrique des nations depuis l’édition de 1972. Abriter une compétition de cette envergure représente toujours quelque chose de fabuleux avec tout ce qu’il y a autour. On peut donc dire, sans risque de se tromper, que la déception est le sentiment de l’écrasante majorité des Camerounais, sinon de tous.

Scribouille : Sur les réseaux sociaux, beaucoup de Camerounais affirment que c’était « prévisible ». Est-ce votre sentiment et comment expliquer ce qui peut apparaitre comme un fiasco ?

G. K. K. : Ce qui se dit sur les réseaux sociaux émane de ce qui se vit mais, vous savez, c’est toujours plus aisé de dire après coup que c’était prévisible. Reste que sur le retrait de la CAN 2019, on ne saurait répondre de manière péremptoire. Le retrait de la compétition était-elle prévisible ? Oui et non.

D’abord oui parce que sur le terrain le Cameroun n’était pas prêt au niveau des infrastructures. Le pays avait pris un énorme retard et au fil des visites d’inspection de la CAF, les autorités en charge ne semblaient pas impulser le rythme et la dynamique nécessaire ou requis, pour rattraper ce gros retard accusé.

Ensuite non parce qu’il s’agit là d’une décision sans précédent qui survient, qui plus est, dans des conditions exceptionnelles. Le Cameroun avait hérité d’une CAN à 16 pays et chemin faisant, l’on est passé à 24, avec toutes les conséquences financières que cela entraine au niveau du budget et des investissements multiformes. Un aspect qui, me semble-t-il, devait constituer une circonstance atténuante dans l’examen du comité exécutif de la CAF. Malheureusement, la CAF a fait fi de tout cela et avec raison d’ailleurs, puisque le Cameroun avait pris l’engagement d’organiser la compétition, en sacrifiant aux nouvelles exigences nées de la révision du cahier de charge.

Oui c’est un échec, un fiasco cuisant pour le pouvoir en place

Aussi, fort de toute la diplomatie camerounaise, amenée par Samuel Eto’o dont la proximité avec le président de la CAF n’est plus à démontrer, surtout que celui-ci avait annoncé un match de gala, quelques jours seulement avant le début de la compétition au Cameroun. Une annonce qui donnait pratiquement lieu de confirmation. Je pense, après coup, que ce sont les déclarations pointilleuses du 2e Vice-président de la CAF, Constant Omari, qui ont fait constater l’évidence d’un retrait qui s’annonçait inéluctable, au fur et à mesure des inspections. On va ainsi dire que le retrait était objectivement prévisible mais que l’objectivité seule ne guide pas toujours ce genre de décision, surtout à ce haut niveau. Au final, oui c’est un échec, un fiasco cuisant pour le pouvoir en place, et c’est peu dire.

Ghislain Kamdem Koungang

Scribouille : Quel crédit apportez-vous aux propos du ministre de la communication Issa Tchiroma Bakary pour qui «  cette décision (…) ne rend pas justice aux investissements colossaux consentis » par le Cameroun

G. K. K. : Le ministre camerounais de la Communication Issa Tchiroma Bakary est dans son rôle. Il défend les intérêts du gouvernement. C’est donc évident qu’il trouve injuste la décision de la CAF de retirer la compétition au Cameroun. Encore que c’est lui qui était monté au créneau, en compagnie de son homologue des Sports et de l’éducation physique, Pierre Ismaël Bidoung Mkpatt, pour rassurer l’opinion nationale et internationale de ce que le Cameroun relèverait le défi de l’organisation de la CAN 2019, au lendemain du passage de 16 à 24 équipes.

Il faut également relever que c’est en 2014 que la CAF attribue l’organisation de la CAN 2019 au Cameroun mais que les travaux commencent véritablement en 2017, lorsque l’instance faîtière du football continental révise le cahier des charges, après l’élection de Ahmad Ahmad à la présidence. Les déclarations du ministre n’ont pas été suivies de faits sur le terrain. D’où la décision de la CAF de « sauver » la CAN 2019. C’est vrai que le Cameroun a consenti d’investissements colossaux. Mais les a-t-il faits à temps ? Non estime la CAF.

Cet échec pourrait avoir des répercussions politiques
sur les prochaines échéances électorales

Scribouille : Enfin, cet évènement – qui n’est finalement que peu de choses en comparaison de la situation sécuritaire du pays (Boko Haram à l’extrême nord et conflit sécessionniste dans les deux régions du Nord-ouest et du Sud-ouest) – peut-il avoir des répercussions politiques imprévues à votre avis ?

G. K. K. : C’est évident que le retrait de la CAN 2019 n’est qu’un épiphénomène à côté de ces crises majeures que traverse le pays et ne peut donc pas être mis sur le même palier. Cependant, je crois que c’est peut-être à dessein que la CAF avait décidé de reporter sa décision après la présidentielle d’octobre 2018. Elle redoutait justement les répercussions d’une telle annonce sur le scrutin présidentiel.

Alors, si cette démarche a été préconisée, c’est bien parce qu’on connait tout l’engouement, la passion, l’amour que les Camerounaises et les Camerounais, sans distinction aucune, vouent au football. C’est l’opium du peuple au Cameroun, la seule religion qui brise toutes les barrières ! Et donc pour répondre à votre question, cet échec qui marque le début du nouveau septennat du président Paul Biya pourrait avoir des répercussions politiques sur les prochaines échéances électorales (législatives et municipales) prévues en 2019 par exemple. Ces conséquences sont d’autant plus envisageables, que l’on a observé une dynamique politique nouvelle lors du dernier scrutin, portée par des citoyens, de plus en plus conscients et surtout engagés à faire bouger les lignes dans le sens de l’intérêt de la communauté nationale.

*Journaliste/Consultant/Ecrivain/Directeur de publication du Journal en ligne www.Tropikinfo.com

Entretien réalisé par Hervé Pugi

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