Jedda

« … Et je pense a mamie, cheminant sans histoire
sur les trottoirs de Kouba. Environs d’Alger. 
La porte à côté. 
Celle derrière laquelle elle vit, espère 
et s’inquiète 
en silence pour les siens. 
La simple pensée que cette humble femme 
puisse exister me rassure, me soulage. 
Moi qui ne suis 
qu’une modeste bouture exotique repiquée 
dans son terreau fertile d’amour… »

 

Khartoum, Soudan. Mercredi 7 janvier 2015.

 

  1. Tintement de casseroles entre deux klaxons, Mamie émerge avec peine mais sans dommage d’un meuble bien plus décrépi qu’elle ne le sera jamais ! Elle virevolte avec agilité au milieu de la petite cuisine encombrée aux mille pièges précautionneusement évités. Tout un univers. Elle converse avec sa fille – fidèle complice – qui s’active fébrilement au fourneau. Abandonne un petit rire nerveux, un brin guttural, qui accompagne ce petit rictus malicieux qui illumine généralement son visage enjoué. Puis, sérieux retrouvé, lunettes redressées, son regard se perd au loin, du côté de la fenêtre, là où se trouve la petite cage vide dans laquelle Sheila, le canari, ne chante plus désormais…

Je dois vous dire. Mamie est musulmane, elle prie. Il s’appelle Allah ce Dieu dans ce pays. Il pourrait s’appeler Elvis ou Jerry Lewis (je me comprends, pas vous), que cela ne changerait rien à sa si sincère ardeur. Mamie, elle ne veut pas convertir le monde. Comme tout vrai croyant de toute bonne religion qui ne peut être que personnelle. Mais elle pourrait y parvenir tant tout chez elle est amour et affection. Proposez-lui de passer des heures face à une vitre derrière laquelle elle ne pourrait apercevoir ses petits-enfants que l’espace d’une poignée de secondes et ce serait les plus heureuses de son existence. Juste car ils auraient été là, sous ses yeux. Leur seul bonheur suffisant à faire le sien. Le savent-ils seulement ? Je l’espère. Moi, surtout, je les envie. Et puis, je la respecte tant sa résilience aux événements contraires de la vie n’est que bons sentiments.

 

***

 

  1. Mais, déjà, la soupe bout nerveusement dans la petite casserole sans âge, un brin cabossée. Les deux femmes s’attablent tranquillement pour un paisible déjeuner où l’on discute et se dispute mais s’esclaffe aussi sans vraiment s’en apercevoir. Quiétude algérienne. Un déjeuner comme un autre où le téléphone peut sonner à tout instant et une hôtesse de l’air grognonne ou une visiteuse médicale têtue débarquer sans crier gare !!! Ce qui ferait son plus grand bonheur ! Repas englouti et médicaments consciencieusement avalés, mamie peut enfin se reposer… sur ses convictions, qu’elle ignore mais détient pourtant en elle. La première de toutes ? « La vie est un paradis où nous sommes tous, mais nous ne voulons pas le savoir, sinon demain la terre entière deviendrait un paradis. »[1]

Et encore. Mamie est musulmane, elle prie. Remplit toutes les obligations de la religion. A fait le Hadj. N’en est pas revenue transformée. Car elle sait ce qu’elle est. Une bonne croyante ? Une bonne personne surtout qui n’a jamais fait couler le sang dans un pays qui en a bien trop vu. La faute à tant de gens… N’en déplaise aux fous de dieu et aux laïcards enragés. Ceux qui n’ont d’autre horizon que l’enfer. Dans cette vie ou celle d’après. Mamie, elle, n’a pas à se préoccuper du paradis. Elle y est déjà ! Malgré les soucis. Malgré les tracas. Malgré sa vie. Pas toujours drôle. Même son hypertension est une sorte de bénédiction. Elle reflète combien son monde intérieur est vivant. Il est peuplé de nos mille soucis qu’elle s’approprie ! Elle est la chimiste qui élabore dans son cœur ce remède qu’est l’affection. Et il n’existe aucun générique à ce médicament.

 

***

 

  1. Il faut la voir, Mamie, assise dans un coin du petit salon, sirotant paisiblement son thé. La voilà toute seule et, même ainsi, elle ne veut surtout pas déranger. Elle paraît toujours prête à s’excuser pour les fautes qu’elle n’a jamais commises et pour toutes ces bonnes actions pour lesquelles personne n’a pensé à la remercier. Oui, vraiment, il faut la voir trôner au milieu des quelques photos déjà jaunies de ses petit(e)s qui s’éparpillent mais ne la quittent jamais dans leurs pensées. Alors, installée sur sa banquette, elle les attend patiemment, éternellement, sans rêver qu’ils ne lui décernent une quelconque couronne ou écharpe, ces artifices courus par nos « super mémés » hyperactives de l’autre côté de la Méditerranée. Non, Mamie se suffit à elle-même, vieille dame respectable aux bouclettes blanches qui repique maintenant patiemment un pantalon ou une jupe devant un mauvais feuilleton télé qui la conduira inexorablement à une paisible sieste. Ce qui en fait un repère rassérénant. Et, pour moi, c’est bien suffisant.

Mais aussi. Mamie est musulmane, elle prie. Le soleil tombant, il lui arrive parfois de se rendre à la mosquée. Elle revêt alors un hidjab comme mes grands-mères à Marseille s’apprêtaient autrefois de leurs fichus pour filer… au supermarché. Cet autre temple. Le hidjab, vous savez, c’est ce chiffon que l’on agite de temps à autre en France pour affoler les bonnes gens ! Et lorsqu’elle reste à la maison, vous risquez de tomber inopinément sur elle – à quatre pattes sur son tapis de prière– dans une pièce obscure, drapée de ce véritable voile qu’est la pudeur. Elle est pour tous les siens une Ka’aba personnelle (hou, les problèmes, faut pas dire ça !), autour de laquelle nous autres, enfants malgré le poids des ans, moustiques de l’existence en vérité, tournoyons sans manière mais avec respect sans crainte de nous brûler. Tout chez elle n’étant que douce chaleur. Et pourquoi nous le reprocher ? Nous sommes dans chacune de ses prières et sa fervente piétée nous sauvera tous, nous, semi-mécréants.

 

***

 

  1. Mamie ouvre les yeux. Sommes-nous la minute suivante ou plusieurs mois après ? Peu importe finalement. On vient de sonner (effet larsen). On toque également du coup. Sans délicatesse. Pourtant, derrière la porte, dans la cage d’escalier défraichie, il y a son Eden. En voilà une qui entre… Une seconde qui suit peu après… Puis le voilà lui arrivant de Paris et enfin apparaît celle-ci, depuis trop longtemps partie et qu’elle serre fort, si fort dans ses bras. Nous voilà tous réunis dans notre Versailles algérois (je me comprends encore et vous toujours pas), à envahir son existence, à abuser de sa serviabilité, à nous abreuver de sa sincérité. Sans ambages. Mamie sort soudain de son hiver et il fait grand soleil en pleine nuit. Voyez sa lueur ! La joie se dessine alors sur son visage jusqu’à en devenir l’incarnation ! Elle est drôle Mamie dans ces instants-là ! Loin de jouer à la noble matriarche, elle devient une gosse dissipée qui s’éparpille à force de vouloir être partout et avec tout le monde. Mais sans gêner, évidemment. Elle pend une veste, se précipite préparer du thé ou un café, tout en discutant avec une depuis la cuisine en hurlant. Revenant vers le salon, elle en interroge une autre puis se précipite pour sortir des gâteaux tout en riant à la bêtise que lui vient de dire en la croisant. Elle tourbillonne comme une enfant. In fine, arrive toujours ce moment que j’attends où, ivre de sentiments, elle s’immobilise, épuisée, et les contemple. Tous. Les yeux de Mamie brillent alors d’un éclat particulier, celui de la fierté.

Et enfin. Mamie est musulmane, elle prie. Vous l’ai-je dit ? Et c’est la plus merveilleuse femme au monde. L’aviez-vous compris ? Elle donne plus de sens à sa religion que tout ces imams cathodiques, médiatiques, et autres exégètes qui en disent bien plus que ce qu’ils en savent vraiment. Elle en sait surtout bien plus sur les valeurs de la vie que ceux qui prétendent vouloir préserver notre illusoire way of life futile qu’un simple vent boursier est capable de balayer. Elle est, dans ce monde, ce genre de guide que l’on pourrait/devrait suivre aveuglément. Sans qu’elle ne le sache. Et quand bien même vous le lui apprendriez, elle en rougirait ! Mais oser envisager mettre mes pas dans les siens s’apparente à une orgueilleuse gageure… Mon âme, comme la vôtre d’ailleurs, est empoisonnée de ce trop-plein de moi-même !

 

En ai-je dit assez ?

 

 

Soyez donc « Charlie », je vous en prie, 
c’est une belle et bonne chose, 
porteuse de tant d’idéaux importants. 
Vous êtes bien assez nombreux pour les porter. 
Malgré la sincérité fluctuante de certains. 
Toutefois, 
accordez juste à votre humble serviteur 
ce privilège, dans ce moment tragique, 
de rester « lui ». 

D’être ce « moi » qui, à cet instant précis, 
vide dans ses pensées un énième tasse 
de thé ou de café en compagnie de Mamie – 
humaniste du quotidien qui s’ignore et 
ferait rougir de honte tant 
de nos philosophes de salon 
– jusqu’à ce que la multitude comprenne 
enfin ce qu’être musulman signifie vraiment. 

 

Idéalisme que cette diatribe ?

 

A ceux qui le pensent, sachez juste que 
je secoue contre vous la poussière de mes pieds…


(Eux qui sont moins sales 
que nombre de vos pensées !)

 

Khartoum, Soudan. Mercredi 7 janvier 2015.

 

[1] Les Frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski

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