« Tu connais Leçon des Ténèbres ? »

(Excusez ce texte, ces mots sont un trait incertain et discontinu tracé sur une plage libyenne. Excusez ces propos, mes pensées ne sont qu’un château de sable aux fondations précaires et insensées. Je ne peux écrire ce moment, je ne dois le décrire, autrement. Mon cerveau l’exige !)

Benghazi n’est pas si loin mais suffisamment pour que mes officieux officiels préviennent qu’ils ne m’attendront pas plus ce jour. Omar me l’annonce et me propose de faire un stop tout en précisant « no danger here, no danger ». Me dégourdir les jambes, me désembrouiller l’esprit, en voilà une bonne façon de finir la journée après que ces officiels officieux m’aient privé de tout espoir pour eux. Quatre ans après mon premier passage dans le pays, tout a beaucoup changé sur le terrain mais rien dans les esprits. Ça me déprime. Baladons donc ! Et dans le silence, s’il vous plait ! On m’a connu meilleur camarade de voyage. Ce qui chagrine mon guide et traducteur égyptien qui redouble d’efforts pour me faire admirer le coin, tout comme pour tirer mes impressions de cette première journée.

Je me rends compte que je n’ai rien retenu, rien écouté. Si peu en fait. L’indispensable a été noté en quelques misérables lignes sur mon calepin et je ne peux m’empêcher de songer que c’est déjà sûrement bien généreux. Je prends juste le temps d’expliquer à Omar que l’on n’apprend rien dans ce genre de rendez-vous avec ce type de personnes. C’est cracher dans l’eau pour faire des ronds mais le simple fait de le constater en dit long sur la situation d’un pays et son avenir. Baladons donc ! « And silent, please ! » Ici, il y a la mer. Le linceul de tant de migrants. Comment ne pas y songer ? Ne serait-ce qu’un bref instant. Mais la mer n’est pas meurtrière, je le sais, nous le savons tous. Les hommes sont seuls responsables. De tout. Eux seuls peuvent l’être. Meurtriers. Certains en tout cas. Par leur action autant que par leur passivité. De chaque côté de la Méditerranée.

Cela ne me rend ni triste ni rageur. Tout juste perplexe en songeant qu’on s’habitue décidément aux pires horreurs sans trop de peine. Au bout d’un certain temps, pour un journaliste, cela devient tout juste une brève qui vous enquiquine au moment du bouclage. Pour le pélo de base, c’est un truc sans grand intérêt qui tombe à plat lors du JT au moment du fromage. Vite ingurgité, vite évacué. Bref, pas une once d’indignation en moi. Je trouverai ça déplacé en fait de pleurnicher ici alors que je ne fais rien par ailleurs sinon, comme toujours, regarder le monde se foutre en l’air. Je suis un témoin, pas un acteur. Alors, à quoi bon dénoncer ? Pourquoi devrais-je attaquer le Système ? Pour le détruire ? Je trouve qu’il y parvient très bien tout seul…

Plus loin sur la plage, il y a ce gars. Accroupi. Il n’est encore qu’un point à l’horizon mais je veux le voir. Je veux lui parler. Aussi, j’accélère le pas. Quitte à semer ce brave Omar qui ne s’appelle pas Omar mais que tout le monde appelle, paraît-il, Omar car il ressemble vaguement à l’acteur Omar Sharif. Et cela lui va a priori très bien d’être Omar plutôt que… Allez savoir ! Moi, je ne sais plus. Ça me va très bien Omar ou Bilto comme je l’appelle. Il faudra que je lui redemande. Nous fonçons donc droit vers le gars qui, de toute évidence, cherche la même chose que moi. La paix et le silence. Ce que nous n’allons pas tarder à briser. Trop de paroles inutiles aujourd’hui pour m’en contenter, pour faire ma journée. Je veux du vrai. Même si ce n’est que mensonges. Même si ce n’est que de la merde. Je prendrai !

Je ralentis dans les derniers mètres. Histoire de ne pas lui apparaître effrayant avec ma sale barbe hirsute qui s’affirme à peine et disparaitra bien vite une fois rentré. Je m’approche donc tranquillement, Omar accroché à mes basques, et salue le gars qui n’a pas l’air d’être particulièrement intrigué par cet étrange attelage traçant sur lui depuis quelques minutes déjà. Il est tranquillement installé, fumant son joint, en père peinard. La vingtaine et des poussières, je dirai. Je n’ai pas le temps de dire un mot qu’Omar a déjà engagé la conversation. Une constante de la journée. Ce qui me va. Il s’empresse de me dire qu’il veut bien nous parler « même s’il ne sait pas de quoi ». Un indice qui éveille aussitôt mon intérêt. Mec, ton pays est un foutoir immense entre révolution, guerre civile et anarchie et tu me dis que tu ne sais pas de quoi causer ! Est-ce une blague ? Mec, tu me plais car tu es « vrai », tu es dans ton quotidien, ne revendiquant rien d’autre que ta petite béatitude, loin de toutes revendications – fondées ou pas – et récriminations – justifiées ou pas – qui ont déjà jalonné mon parcours durant ces 200 bornes. Mec, t’est-il seulement arrivé une fois d’exprimer un sentiment de toute-puissance comme ceux rencontrés ce matin qui prétendaient ne pas vouloir l’autorité suprême mais transpiraient du désir de tout régenter ? Jusqu’au plus intime… Mec, tu ne dois jamais perdre ton temps à lire, débattre, commenter ces mille articles de géopolitique partagés sur les réseaux sociaux, dont les miens, et qui nous assènent leur vérité. Tu as tellement mieux à faire. Vivre ta vie merdique. Mec, sache que je ne veux surtout pas te connaître. Pas même ton nom. Tu n’es personne, juste un personnage dans mon théâtre d’âmes errantes. Et ça ma va autant qu’à toi. Reste un mystère, s’il te plait. Mec, toi et moi, nous avons des choses à nous dire… ou pas.

Je m’affale dans le sable. C’est la bonne expression. Ce qui semble l’amuser. Je le vois dans son regard vitreux, rougi mais rieur. Le temps de m’allumer une clope, je lui parle de certains événements, de certaines personnes, de certains pays. Omar tente de me suivre, de nous suivre, car l’autre – comprenant mon bad English – répond du tac-au-tac, tantôt en arabe, tantôt en anglais – que « ça ne l’intéresse pas », qu’il « s’en fout » ou qu’il ne sait tout simplement pas. Tout juste puis-je retenir qu’à la question « a-t-il perdu quelqu’un depuis 2011 ? », il a lâché un laconique : « qui n’a pas perdu quelqu’un ? » Ce qui est déjà bien plus que ce que j’ai pu entendre aujourd’hui. Cela me va. Je n’en veux pas plus. Même si cela ne me servira foutument à rien pour un éventuel papier que je ne veux de toute façon pas écrire. Alors, je me tais et regarde l’horizon. Comme les autres. Le gars me tend le joint. Et pourquoi pas, cela fait si longtemps ! Tirons allègrement. Je l’ai bien mérité, après tout. Je demande en plaisantant : « On risque quoi ? » Omar traduit et l’autre hausse les épaules avec le même air rigolard. J’enchaîne par un très pertinent : « Real ou Barça ? » Pas besoin de traduction, me répond : « Juventus. » J’adore mais j’imagine une feinte et reprends : « Cristiano Ronaldo ? » Il ne se laisse pas déborder et me reprend de volée : « No, Juve. First, Juve. » Je lui rends son joint en lâchant un « Forza Juve ! » qui semble le satisfaire. J’ai l’impression de voir quelqu’un pour la première fois de ma vie. Je me lève pour faire quelques pas, me retourne et sans raison le questionne en mode complice : « Girlfriend ? » Il se marre et dit juste « Yes ». Je lui fais un clin d’œil puis me barre en abandonnant des « good… cool… bien… bene… bueno… » vraiment ridicules. Je m’isole un peu alors que ce bavard d’Omar fait la discussion.

Je m’assois à quelques mètres de là. Pas loin. La fumette monte bien. Plus habitué. Je pense à pleins de choses. A cette journée surtout. Je me demande ce que je fous ici, même si je suis « heureux » d’y être. Terme retenu après une longue négociation avec moi-même. Fabuleux sentiment de plénitude que se sentir au milieu de nulle part. Ce que je peux aujourd’hui aimer cet inconfort de n’avoir aucune certitude, aucun repère, d’être bousculé dans mes convictions, de devoir chercher au fin fond de mon être les ressources qui viendront contrecarrer ma « personnalité » publique ; cette nature captive domestiquée par un quotidien qui logiquement nous met en cage. Là, je peux être qui je veux – bon ou mauvais – sans jamais jouer la comédie. J’ai par exemple été un sacré connard aujourd’hui. Le masque des conventions s’est brisé et, avec lui, les chaînes qui entravaient toute expression rationnelle d’une certaine complexité.

« L’existence est décidément un tout », me dis-je soudain étrangement. Une idée stupide qui m’avait traversé l’esprit en cassant un œuf quelques semaines auparavant. « C’est vrai pour moi. C’est vrai pour un pays, pour un peuple ». Ça y est, suis parti. « La Libye connaîtra des jours meilleurs, la Libye connaîtra des jours pires. Comme cela a toujours été le cas. Et ce avant même que la Libye ne soit la Libye… Cette terre n’est pas plus maudite qu’une autre, elle est juste soumise aux caprices de l’histoire. Qui sait ce qu’il adviendra au final ? Qui sait si l’enfer actuel n’est pas le préalable inévitable à l’élévation au jardin d’Eden ? La médiocrité et la banalité des caractères des acteurs politiques rencontrés, surtout au regard des enjeux et de leurs ambitions, ne sont peut-être que le fumier qui permettra à de meilleures graines de germer pour le plus grand bonheur de la nation. Qui sait ? Et puis les comparaisons sont odieuses et les jugements futiles, n’est-ce pas ? La vie est un tout et que peut-on y faire ? S’en remettre à un homme ou une femme providentiel(le) ? Accepter connement ? Se battre contre la fatalité ? La laisser gagner ? Que faire lorsque tu n’es personne, comme ce gars, au milieu d’un truc qui te dépasse complètement sinon te caler pour fumer un joint sur une plage en attendant que cela se passe ? La Juve, c’est cool. La girlfriend, c’est génial. Pour un peu qu’il fasse trois sous et, clairement, j’ai rencontré le maître de l’univers ! Que ferais-tu, toi, Vé ? Que fais-tu d’ailleurs pour ta propre vie curieux reporter fatigué – comme tant d’autres – qui disserte pour un peuple entier ? Etc. » Je trouve tout cela excellent, lorsque je le pense comme quand je l’écris. Car, là, ça y est, je note mes pensées et cette aventure. Suis ici et déjà ailleurs à la fois. C’est bon mais, putain, je le reconnais, c’est barré. Allez…

Je reviens vers mon duo et m’affale à nouveau. Omar a glissé à ma place et vois de nouveau le joint, un autre je suppose, lui passer sous le nez. Et pourquoi pas ? Je tire quelques lattes puis le renvoie aussitôt à l’envoyeur. Et voilà que des mots dégoulinent de ma bouche sans raison : « Omar, do you know Leçon des Ténèbres ? Do you know François Couperin ? » Connaît pas. Tu m’étonnes… Me demande du coup poliment ce que c’est, qui il est. Je lui explique que c’est un compositeur, que c’est de la musique classique, du religieux de la Renaissance (ce qui après vérification est complètement faux mais il me faut dire les choses comme elles sont et non pas comme un orgueilleux journaliste le ferait). « Ok, ok Moyen-Age », tente-t-il en français. Je ne le détrompe pas. Et je lui explique que c’est une musique que je trouve un poil terrifiante mais que si j’avais un quelconque talent avec une caméra, je me contenterai de filmer les ruines que l’on trouve à travers le pays (et le monde entier) pour y coller cette seule angoisse musicale. Sans mot. Sans contexte. Juste des ruines et la musique. « La première… Plutôt la troisième » (leçon), je me sens obligé de préciser à mi-voix, comme si ça pouvait intéresser quelqu’un. Et personne ne prête attention à mon baragouinage. Pas même moi.

Je n’avais jamais prononcé ce nom. François Couperin. Je n’avais jamais parlé à personne, pas même aux plus proches, de cette liaison secrète longuement entretenue avec cette Leçon des Ténèbres. Je n’ai jamais souhaité la partager, petit trésor égoïste (tout sauf honteux pourtant) jalousement gardé. Il m’en reste quelques-uns…

Eberlué, Omar me pose la question la plus sensée de la journée. « Pourquoi écouter quelque chose qui fait peur ? » Bien vu. Je me tourne vers lui, je m’imagine un brin inquiétant, et le fixe droit dans les yeux pour lui sortir tranquillement : « Sais pas. Il y a de la beauté dans ce qui nous fait peur. Je trouve. » Pas l’air convaincu mais je n’ai pas les mots. Dur à expliquer. Je vois mon fumeur vaguement sourire et m’empresse de préciser : « Pas dans la guerre, pas dans la mort – en tout cas pas dans celle d’innocents -, pas dans la destruction, mais il y a de la beauté dans l’effroi. » Le tout dit avec bien moins de panache en anglais, avouons-le. Evidemment. Omar hoche la tête sans grande conviction. J’en manque moi-même. Je comprends toutefois que je suis salement raide, m’allume une cigarette, replis mes jambes sur moi-même, façon fœtale, et me dis alors que – oui – je vais écrire ce truc déjà entamé sur ce gars paumé sur une plage en Libye qui n’a rien à dire. Je ne trouve ça ni utile, ni malin, pas même intéressant, mais je sais que ça sera bien. Je sais surtout que je ne suis pas venu pour rien. Même si j’ai déjà envie de me barrer. En fait, je le ressens juste comme un besoin. Peut-être parce que je viens d’un pays où tout le monde à quelque chose à dire et… le dit. Même si c’est beaucoup de conneries. Peut-être aussi car je suis moi-même traversé par mon propre lot de bêtises et que je réalise que je me fatigue tout seul. Tout autant que vous autres, bonnes gens, me fatiguez souvent.

Oui, il est grand temps que j’écrive un truc sur celui qui n’a rien à dire. C’est mon sentiment sur le moment.

Ecrire un truc sur celui qui n’a rien à dire. Puis fermer ma gueule. Voilà ce que je vais faire.

Maintenant.

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