Libye : l’autre guerre civile

Du soulèvement à l’enlisement, la révolution libyenne a fini par aboutir à une guerre civile et une partition de fait entre Cyrénaïque et Tripolitaine, sans parler de l’insondable Fezzan. S’il est bon ton de lier la situation actuelle à l’intervention occidentale de mars 2011, il convient – huit ans plus tard – d’affiner cette analyse. Multiplicité des pouvoirs locaux, reclassement des acteurs et renouvellement des élites sont autant d’éléments (parmi d’autres) qui expliquent la tragédie qui se déroule de l’autre côté de la Méditerranée. Explication.

Les armes ne manquent pas en Libye. C’est bien connu. La militarisation effrénée de l’insurrection en 2011 aura eu des conséquences qui vont bien au-delà des destructions qui soulèvent encore le cœur lorsque l’on erre du côté d’Al-Sabri et de Ganfouda, ces quartiers martyrisés entre 2014 et 2017 d’une Benghazi toussoteuse en quête d’un second souffle. Cette politique du tout sauf Kadhafi, sans compromis, aura pleinement participé à la crise actuelle en offrant à des « seigneurs de guerre », facilité lexicale à éviter autant que possible, une capacité de nuisance qu’ils n’auraient pas même osé espérer. Ils ne sont pas les seuls car, loin de faire profil bas, tout ce que le pays compte de gens « importants », peu importe à quel échelon, entend dire son mot dans un grand débat qui ressemble désormais à s’y méprendre à un dialogue de sourds entre grandes gueules. Pour user d’une image évocatrice, disons que tout ceux qui sont appelés à amener leur pierre à cet édifice branlant qu’est l’avenir de la Libye finissent inexorablement par se l’envoyer en pleine figure. Le seul pouvoir semblant exister dans ce pays déchiré est celui de nuire. On a connu meilleur ciment.

Ainsi, plusieurs heures de réunions passées ces derniers jours avec des représentants aussi officiels qu’officieux de la Cyrénaïque ont eu tendance à tourner en un bégaiement qui ne laisse rien présager de bon. « La Tripolitaine est un repère d’islamistes » assènent-ils par exemple tous en chœur. Outre le fait que c’est là une présentation tout à la fois partiale et partielle de l’ouest libyen, cet argument du « je-ne-suis-pas-comme-l’autre » paraît bien court pour légitimer un projet politique qui semble essentiellement reposer sur le dénigrement de l’autre et le « avec-nous-ce-sera-différent ». Les accusations sont différentes dans le camp d’en face mais la logique la même. Disons-le, l’observateur – un brin sardonique certes – finit par trouver un bon côté à cette posture de détestation : voilà des Libyens qui arrivent au moins à se mettre d’accord sur quelque chose !

 

Kadhafi balayé, notables établis et miliciens ambitieux n’ont dès lors eu de cesse de vouloir affirmer un pouvoir… qu’ils ne possédaient pas pleinement.

 

La date du 8 août 2012 pourrait candidater au titre de commencement de la fin des joyeuses espérances. Ce jour, le Conseil national de transition (CNT) transmettait le pouvoir au Congrès général national libyen (mal) élu lors de l’élection du 7 juillet de la même année. Pendant que le monde applaudissait cette transition démocratique tout en douceur laissant entrevoir pour la Libye un destin à la tunisienne, les institutions instaurées par la Jamahiriya, déjà salement amochées, s’effondraient dans le même temps sous les coups de butoir de tout ceux qui avaient des comptes à régler avec le régime et/ou souhaitaient pousser leur avantage dans ce nouveau monde. Un pays à reconstruire dans lequel les élites dirigeantes fraichement élues les condamnaient déjà à retourner à leur petite vie d’antan. En résumé : « Merci pour tout mon ami mais pose ta Kalachnikov et reprends maintenant ta pioche. » Difficile à entendre et – surtout – à envisager pour des combattants habités par la conviction que la nation leur était redevable. Non, le futur ne se ferait pas sans eux.

L’Occident – via les médias qui n’ont pas de temps à perdre – aura tôt fait de caricaturer cette lutte de reclassement des élites en une opposition entre démocrates « libéraux » issus de la société civile et milices « islamistes » aux fréquentations forcément douteuses. Pratique mais erroné tant la situation sur le terrain prouve aujourd’hui encore qu’il existe une multiplicité de légitimités qui se concurrencent, s’entrecroisent, se composent, se décomposent et se recomposent en permanence. Pas besoin de revenir trop longuement sur le sujet tant Patrick Haimzadeh a su parfaitement décrire cette réalité. Opposer Tobrouk à Tripoli, la Cyrénaïque à la Tripolitaine, l’est à l’ouest – en oubliant toujours le Sud d’ailleurs – a quelque chose de trop commode.

Si les « libérateurs » de la Libye ont grandement conquis le cœur de nombre de leurs concitoyens, cette gratitude ne s’est jamais reflétée dans les urnes. Les « dynasties bourgeoises », qu’elles aient été proches de Kadhafi ou de retour d’exil, ont pour leur part mis en branle tous leurs réseaux pour s’imposer dans cette nouvelle assemblée. Kadhafi balayé, notables établis et miliciens ambitieux n’ont dès lors eu de cesse de vouloir affirmer un pouvoir… qu’ils ne possédaient pas pleinement. Et ce par l’entremise de leur meilleur atout. A une certaine respectabilité traditionnelle présentée par la notabilité, les révolutionnaires ont répondu en brandissant leurs armes. Entre ces « grandes familles » et leur ancrage local, élite intemporelle guidée par un instinct de préservation, et des révolutionnaires aspirant à bousculer jusqu’au bout l’ancien ordre établi pour occuper une place centrale dans la nouvelle Libye, le choc ne pouvait être que frontal. Rien d’insurmontable en apparence que ce clivage basique entre deux volontés divergentes ? Ce serait évidemment bien trop simple et à quoi bon alors écrire tout cela ! Non, il faut comprendre que la Libye est un écheveau complexe d’intérêts locaux comme de fractures ethniques et régionales auquel est venu se juxtaposer – en sus – un islam politique qui a rendu cet emberlificotage bien plus compliqué encore à démêler.

 

Comment parvenir à « nationaliser » la vie politique, à faire accepter la prédominance de l’intérêt général, lorsque les esprits sont ainsi enclavés dans des considérations toutes particulières ?

 

Vu sous cet angle, le mirage d’une simple polarisation entre deux antagonismes d’intérêts divergents s’évanouit. La fragmentation est aussi complexe que l’équilibre des pouvoirs est plus que sensible dans une Libye où le sentiment national peine à supplanter la prédominance du « tribalisme ». Une forme de repli, terme utilisé sans arrière pensée péjorative, d’autant plus évident qu’un quelconque Etat fort peine à émerger. Un sujet également évoqué par ailleurs sur ce site. Intermédiaire local du pouvoir central, espace de débats et canal de remontée des aspirations, la tribu – entre solidarité et clientélisme – est une réalité implacable qui échappe généralement à l’Occident. En Libye, pourtant, aucune légitimation possible sans adoubement tribal. Seulement, de faiseur de roi à fossoyeur de consensus, il y a un pas allègrement franchi par tout ce beau monde. Avec ce paradoxe que l’on ne cesse de se plaindre de la « faillite de l’Etat fantoche de Tripoli », de ce côté-ci de la Libye en tout cas, tout en faisant son possible pour saper son autorité supposée. Là est l’autre front de la guerre civile. Plus encore que de ne pas s’asseoir au premier rang, ils sont surtout nombreux à craindre de ne pas être conviés à la fête. Alors, ils font du bruit pour montrer qu’ils existent, pour qu’on ne les oublie pas. Mais comment parvenir à « nationaliser » la vie politique, donc à faire accepter la prédominance de l’intérêt général, lorsque les esprits sont ainsi enclavés dans des considérations toutes particulières ?

La réponse ne peut bien évidemment être qu’apportée par les parties prenantes de l’imbroglio actuel. La seule chose certaine est que la Libye ne peut avoir de futur sans réconciliation des différentes légitimités. C’est la seule issue possible. L’islamisme, bien plus limité qu’on ne le pense, est une réalité avec laquelle il faut composer. L’éradiquer par les armes, comme l’Egypte le fait, c’est donner vie aux kamikazes de demain. Les milices, elles, ne désarmeront pas et continueront à jouer des coudes tant que les « grandes familles » ne leur auront pas fait un peu de place à la table des décisionnaires. Ces élites bourgeoises, elles, n’abandonneront rien de leurs privilèges. Quant au millefeuille des pouvoirs locaux, s’il peut être un fluidifiant naturel aux rapports entre Etat et communautés, la structuration nationale ne pourra se faire uniquement par son prisme.

Pour l’heure, la communauté internationale joue le jeu de la médiation avec la multitude. Le tout avec plus ou moins de bienveillance mais également une certaine maladresse. Seulement, loin des mille subtilités décelables sur le terrain, les puissances majeures de la planète – ces grands pragmatiques – pourraient décider de siffler la fin de la récréation. Du moins, c’est ainsi qu’elles pourraient considérer la situation actuelle. Comment ? En laissant par exemple le maréchal Haftar faire cavalier seul dans tout le pays et « marcher » sur Tripoli. Voilà qui est bien plus tentant et plus aisé que palabrer éternellement sans résultat. Un scénario parmi d’autres mais qui a pris de l’épaisseur dans la réflexion de ceux qui s’intéressent bien plus aux urgences du moment (migration, terrorisme), chez eux, qu’au devenir d’un pays et de son peuple qui cherchent encore leur voie.

 

Hervé Pugi

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s