Libye : Haftar, en avant toute !

L’opération lancée dans le Fezzan, mi-janvier, par l’Armée nationale libyenne (ANL) apparaît comme un nouveau coup de pied donné à la fourmilière libyenne mais aussi à la communauté internationale. Face à l’impasse diplomatique, le maréchal Khalifa Haftar répond comme toujours par l’action. Dans son entourage, alors qu’une certaine euphorie règne, ils sont déjà nombreux à échafauder des scenarii glorieux pour leur pays et leur héros.

Khalifa Haftar chevauche dans le grand sud dans une percée aussi fulgurante qu’indéniablement victorieuse jusqu’à ce jour. Personne n’avance le contraire et nulle raison de ne pas le croire. Au programme de l’insatiable Maréchal, récupérer les champs pétrolifères de la région frontalière avec l’Algérie, bouter les rebelles tchadiens hors des frontières nationales et mettre au pas des Toubous – ethnie de tout temps marginalisée – bien turbulents depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Vaste programme auquel il faut ajouter la chasse aux nombreux terroristes (et autres trafiquants) qui ont fait de ce Sahel a priori incontrôlable leur principale base arrière dans la région.

Du côté d’Al Marj, fief et quartier-général de Khalifa Haftar, c’est évidemment ce dernier argument que l’on martèle à qui veut l’entendre. En même temps, l’élément de langage est le même depuis l’irruption de celui qui n’était encore que général en 2014. Plus que tout, « l’Armée nationale libyenne intervient dans le Fezzan pour chasser la menace terroriste qui plane sur le pays mais aussi sur l’Europe toute entière », précise ainsi un aide du camp du Maréchal. Tout autre considération est balayée d’un revers de manche d’uniforme : « Seule la question de l’éradication du terrorisme guide le Maréchal. »Rien à ajouter sinon l’énumération de victoires qui ferait pâlir Napoléon lui-même.

« Haftar va libérer Al Sarraj! »

L’ennui dans cette présentation est de savoir qui est un terroriste et qui ne l’est pas. Khalifa Haftar a somme toute été assez clair sur le sujet par le passé , reconnaissons-le, en présentant tout ceux qui s’opposent à lui en Libye – principalement les milices révolutionnaires, islamistes ou pas – comme étant… des terroristes.

Fort de cette ligne, de sa clarté et des succès présents, certains proches du chef de l’ANL n’hésitent pas, autour d’un café mais dans l’ombre toutefois, à sortir du discours policé relayé auprès des médias. Eux se veulent cohérents et l’affirment : « Haftar ira se battre partout où la terreur islamiste tentera de s’imposer. » Jusqu’à Misrata ? Jusqu’à Tripoli ? « Partout où le danger islamiste existe », répètent-ils tous en chœur. Et l’un des protagonistes de se lancer dans une diatribe surprenante : « Haftar va libérer Al Sarraj ! Car celui-ci et son Gouvernement d’union nationale sont pris en otage par les milices islamistes. Al Sarraj n’est pas maître chez lui, il ne peut pas faire un pas dans la capitale sans l’accord des islamistes. Al Sarraj prie pour la victoire d’Haftar ! Et ça, la communauté internationale commence enfin à le comprendre… »

Car cette opération militaire ressemble également à un vaste plan marketing. On le reconnaît sans trop rechigner : « Dès que le Sud sera pacifié, tout comme l’a été Benghazi, qui pourra dire encore dire qu’il y a un problème Haftar ? Et ce alors qu’il est la seule solution crédible pour la Libye, les Libyens et pour vous aussi d’ailleurs. » Ce vous fait bien évidemment référence à nous, les « Occidentaux ». Là encore, l’équation apparaît d’une simplicité enfantine. « En remettant de l’ordre dans le Fezzan », explique-t-on, « Haftar va à la fois verrouiller les routes de migration et anéantir Daech et Al-Qaïda. Que voulez-vous de plus ? »

Peut-être que le Maréchal parvienne à gagner sa légitimité ailleurs, en tout cas pas seulement sur les champs de bataille ? La remarque ne fait qu’inspirer des grimaces sur les visages des différents interlocuteurs pour qui, résumons l’esprit général, « les urnes, les négociations, ont a vu ce que cela a donné. La Libye n’est pas prête, il lui faut un leader ». A ce stade, il faut le savoir, l’erreur à ne surtout pas commettre est de prononcer le mot « dictature », même avec prudence. L’insurrection est proche.

« Est-ce que De Gaulle était un dictateur ? Dites-moi… »

« Ceux qui parlent de dictature, comme vous, ne savent pas de quoi il s’agit ! », s’emporte l’un aussitôt relayé par son voisin de table : « Haftar est un libérateur, pas un dictateur. C’est comme De Gaulle. Est-ce que De Gaulle était un dictateur ? Dites-moi… » Le troisième abonde et propose calmement sa vision pour le futur de la Libye : « Cela ne sert à rien de parler d’élections actuellement. On a voulu aller trop vite en 2011 et 2012. Nous avons perdu en huit ans en discussions stériles en voulant faire plaisir à tout le monde, même aux terroristes ! Il faut reprendre les choses là où elles étaient à ce moment-là et faire ce qui n’a pas été fait. Rebâtir un Etat fort et désarmer les milices. Et ça, seul Haftar peut le faire. Une fois que cela sera fait, la Libye pacifiée, il quittera le pouvoir sans problème. » Croix de bois, croix de fer…

Oui, mais Haftar et eux-mêmes peuvent-ils seulement comprendre que certains Libyens peuvent ne pas partager leur vue et différentes sensibilités s’exprimer. La réponse tombe comme un couperet et la logique est imparable : « Qui est ce Libyen qui ne veut pas du retour à l’ordre et des bienfaits qu’il en tirera ? Qui est-il sinon un islamiste qui veut imposer son califat ? » Simplement un démocrate qui croit aux vertus du consensus plutôt qu’au coup de force permanent. L’argument faussement candide amuse plus qu’il ne fait réfléchir. Un méchant « il faut venir nous voir plus souvent » est même lancé dans une franche rigolade. Nul salut sans le maréchal Haftar, on l’aura compris.

Il n’empêche qu’à Misrata comme à Tripoli, islamistes ou pas, ils sont nombreux à vouloir transformer le cheminement de ce sauveur en treillis en un long et douloureux chemin de croix. Voilà qui donne moins envie de rire, n’est-ce pas ?

Hervé Pugi

(crédit photo : AL-WASAT)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s