Bosphore (divagations)

Istanbul, 10 novembre 2014.

1

Avenue Istiklal.

Je marche sur la ville. Chaussé de mes groles de sept lieues.

Au milieu de ces beautés interdites. Voilées ou pas.

Une jolie femme reste une jolie femme.

Qu’on le veuille ou non. Qu’elle le souhaite ou pas.

Harem fantasmatique – Mâles concupiscents –

Je dévoile les âmes – Recouvre les lubriques –

Mon plus grand vice est la pudeur.

Ma plus belle vertu la croyance en la beauté.

(Qui seule peut sauver le monde)

Plus encore qu’en la bonté.

Pardonnez mon harcèlement coutumier.

Il n’est que contemplation.

 

 

« Crève tes yeux si ton vit surgit sans sollicitation mon pote. »

 

Avenue Istiklal.

Bondée et bordée de fossoyeurs d’éternité.

Je suis chacun de ces hommes. Et chaque femme est jolie.

Pour un instant.

Même la plus vilaine.

L’homme n’ignore rien de la beauté.

Mal inoculé dès sa première bouffée d’air amère.

Devrait s’en souvenir.

Désirer c’est dénier à la beauté sa toute-puissante primauté.

Sur le tout. Sur le rien.

 

« La beauté enflamme tes sens, le désir te raidit l’entrejambe mon pote. »

 

Avenue Istiklal.

Je ne suis pas un magnifique Soliman.

Tout juste ce testard de Kéraban.

Et je n’éprouve aucun foutu désir.

Je ne veux conquérir aucun trésor.

Non, moi, j’étais parti vers Karaköy.

Me suis perdu en route.

Au milieu de tant de beauté.

Pars désormais en couilles.

Vers d’autres horizons.

Non, je ne suis pas un magnifique Soliman.

Appelez-moi plutôt Kéraban-le-têtu !

 

2

Dans mon rêve phosphène éveillé…

 

Un pied sur une rive, le second sur l’autre, me penchant de toute ma grandeur sur la tour de Galata pour y déposer un tendre baiser.

 

Dans mon rêve phosphène éveillé…

 

Un pied en Europe, l’autre en Asie, caressant de ma main énorme avec affection et respect le dôme de la mosquée Süleymaniye.

 

Dans mon rêve phosphène éveillé…

 

Je jouerais à un, deux, trois Sinan et tous les ponts disparaitraient. Istanbul serait une marelle où, sautant de minaret en minaret, je finirais par toucher le ciel, croquer le croissant, engloutir la lune et roter mille étoiles dans le couchant.

 

Dans mon rêve phosphène éveillé…

 

Je flirterais salement avec la belle Roxelane et ma tête serait tranchée. Par son sourire. Par un soupir. Par trop de plaisir. Par manque de volupté. Parce que le désir ne distingue pas de quel côté vous venez.

 

Dans mon rêve phosphène éveillé…

 

Forçat volontaire & esclave de mes seules pensées, je déblaierais le Bosphore de ses immondices. Ces préjugés que chacun déverse imprudemment, impudemment surtout, depuis leur cervelle dégénérée jusqu’au fin fond d’un détroit bien moins étroit que leurs idéologies vomissures fin des temps.

 

Dans mon rêve phosphène éveillé…

 

Je m’assiérais à Karaköy au milieu de braves gens. Près de moi, un pêcheur fatigué décrocherait de sa ligne un poisson. Il me regarderait avec étonnement, me saisirait par des ouïes invisibles puis m’hameçonnerait délicatement avant de m’expliquer : « Ne t’inquiète pas, je vais laisser chaque poisson picorer un peu de ta bonne âme sans jamais chercher à les ferrer. Le Bosphore se nourrira de ta franche naïveté pendant que je grignoterai un bout de ces galettes continents. » Glouglou.

 

Dans mon rêve phosphène éveillé…

 

Je ne me réveillerais jamais. Pourtant, je n’ai pas dormi, j’ai les yeux bien ouverts et les seuls phosphènes à l’horizon sont les lueurs naissantes de la ville qui vibrionne plus que jamais. J’ai les pieds l’un contre l’autre. La tête sur les épaules et mes pensées enfouies en elle. Ni croissant de lune à digérer, ni rot étoilé pour parsemer l’obscurité. Pas le temps de rêver. Je tente juste de mes petits bras potelets de rassembler deux croutes terrestres. En vain. Reste plus qu’à rentrer. Un, deux, trois Sinan ! Trois pas d’élan et me voilà bondissant vers l’autre continent.

 

3

Hagía Sophía est une église & une mosquée & un musée.

Je la voudrais synagogue aussi.

Que tant des mosquées ressemblent à la mère des églises, voilà qui est amusant.

Et quoi de plus normal, les églises sont-elles autre chose que des mosquées ?

Et les mosquées ne sont-elles pas des églises comme les autres ?

Et les synagogues elles-mêmes ne pourraient-elles pas être des églises et des mosquées ?

Et partout dans les églises & les mosquées & les synagogues, le croyant devrait pouvoir prier en paix. Sans se soucier de savoir qui est son voisin, ce prochain, et ce que sont ses convictions, ses pensées.

Et chaque croyant devrait pouvoir prier loin de tout symbole, loin de tout rite, loin de toute contrainte, loin de toute idéologie, loin de tout écrit, loin de toute liturgie, loin de tout rabbin, loin de tout curé, loin de tout imam, sans chanter ou psalmodier ces machins.

Près de Dieu, uniquement de Dieu. Tel est la place de celui qui souhaite lui donner vie. Peu importe le lieu.

Pourquoi toujours tout compliquer avec des mots ?

Pourquoi toujours tout compliquer avec des concepts ?

Pourquoi toujours tout compliquer avec des histoires que l’on sait plus ou moins vraies ? Souvent fausses (ou exagérées).

La religion pour le croyant devrait être un instinct plus qu’un savoir.

Dieu devrait être une présence constante, pas une entité que l’on invoque/convoque à différents moments de la journée.

Et toute maison de Dieu devrait être autre chose qu’un club privé réservé à des encartés.

Si j’avais la foi, j’irai prier dans chaque église, chaque mosquée, chaque synagogue avec la même ferveur et intensité. Mais je ne crois pas en Dieu car Dieu refuse obstinément de croire en moi.

C’est ce qu’Hagía Sophía, dans sa grande sagesse, m’a soufflé cette froide nuit solitaire de novembre alors que je grignotais nonchalamment quelques cacahuètes – singe en hiver – sous son ombre imposante qui me couvait.

 

4

Quartier d’Eminönü.

Errance physique & psychisme erratique.

Chat noir surgissant dans le noir.

Ciel noir, mosquée noire, ruelles noires.

Réverbères jaune pisse.

Moi blanc gris.

Vert de peur.

Paranoïa arc-en-ciel. Angoisse unicolore.

Peur. Peur du noir & blanc.

Assis sur le trottoir caramel. Carnet tremblant. Carré bleu, page blanche. Stylo tremblant. Quatre couleurs. Esprit tremblant. Incolore… Livide… Translucide en fait….

 

Il nous faut vivre et mourir.

Nous allons vivre et mourir.

Nous devons vivre pour mourir.

Parce que nous allons mourir, nous devons vivre.

Autant déchirer cette page et l’avaler toute crue !

 

« Nous n’avons que deux vies et la seconde commence le jour où nous comprenons que nous n’en avons qu’une » un truc comme ça a dit Confucius, je crois, je crois que c’est le bon vieux Confucius qu’a dit ça. Pfft… Sais plus. Moi je ne dis rien. Je vis. Je meurs. Je me sens mourir. Là… Maintenant ! A l’instant ! Littéralement. Et c’est sûrement la seule chose qui me donne envie de vivre. Bien le pire de tout ce bad trip

 

Il nous faut vivre et mourir.

Nous allons vivre et mourir.

Nous devons vivre pour mourir.

Et c’est parce que nous vivons que nous mourrons. Mais parce que nous allons mourir, nous devrions donc vivre, c’est ça ? Encore et toujours plus. Intensément même. Mais je vis là, la putain de toi ! Et si je vivais plus encore, j’en mourais sûrement ! Ce qui est l’idée en même temps…

 

En même temps, le temps… Ouais… Le temps…

 

« Le temps dira tout à la postérité. C’est un bavard, il parle quand on ne l’interroge pas. » (Euripide qu’a dit ça, merde, je crois, sais plus, crois seulement.)

 

Plus qu’une postérité, j’ai toujours souhaité être jugé par contumace ayant ce sentiment de n’avoir jamais existé. Ne l’ayant pas demandé surtout. Pour quel verdict ? Cela ne me concerne pas. Le temps dira tout à la postérité. A moins qu’il n’accepte cette dernière volonté ? L’oubli. Profond. Entier. Mais parler de postérité, même en convoquant l’oubli, est un paradoxe en soit. C’est vouloir malgré tout être une trace dans le néant, c’est souhaiter continuer à vivre dans la mort. Réclamer mon oubli, c’est me mettre en avant. C’est vivre en accordant une importance certaine à la mort qui n’en demande pas tant et m’emportera sans se soucier de mes desideratas, souhaits et autres volontés ! Cette conne m’embarquera en sifflotant, faux sur l’épaule, avec cette bonne conscience du travail bien fait. Accompli en tout cas.

 

En fait, sur ce trottoir, perché sur une colline, je suis en train de me construire un mausolée de mots qui dépassera toutes les mosquées d’Istanbul et tous les panthéons de la planète et, tout cela, pour réclamer mon oubli !

(Pas le pardon, jamais le pardon, qui n’existe pas.)

 

En plus, mon stylo bave…

(hémo hémo hémoglobine hémo homéo roméo rodéo litté… litté… littéraire… Pas besoin d’itérer cher Vé… Vé… Vévé… Hervé…)

 

Mais je le proclame aux cieux, non, mieux encore, je le jure sur mon ombre (tellement précieuse et fidèle qu’elle ne me lâche jamais), ces mots – eux – n’auront pas d’éternité. Que cela soit dit ! Je ne les écris que pour apprendre aux vivants que nous allons mourir ! Le savent-ils seulement ? J’en doute… Eux qui vivent.

Non, vraiment, ces mots ont juste vocation à me suivre dans la tombe, éventuellement à me poursuivre durant plusieurs kalpas d’existence suspension. Accumulation de cartons jaunes existentiels. Ces mots ne me survivront qu’un temps. Pour célébrer mon essence, plus que mon existence, qui s’enflammera dans un bûcher gigantesque que personne ne verra depuis l’autre rive.

Ces mots sont mon souffle, ma respiration.

Bien plus que ma pensée.

Je les écris dans ce carnet déchet déchiré et plus encore dans le ciel.

Gage au temps et à la brise de les disperser au plus vite.

D’ailleurs, le vent saura faire taire cette autre bavarde, la postérité, bien mieux que le temps.

 

N’empêche.

Il nous faut vivre et mourir.

Alors autant reprendre mes pas.

(Pour supporter Kasımpaşa ?)

 

Nous allons vivre et mourir.

Nous devons vivre pour mourir.

Et, des deux, je ne sais pas ce qui me fait le plus chier…

 

Si ce n’est ce putain de chat.

 

5

Istanbul.

Conscience de rien.

Conscience de tout.

Conscience du rien.

Conscience du tout.

Istanbul.

Istanbul.

Istanbul.

Conscience altérée

Conscience fascinée.

Istanbul.

Istanbul.

Appelez-moi Kéraban-l’Eveillé.

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