Libye : Tripoli vote contre Macron

Après le Premier ministre Fayez al-Sarraj le 8 mai, Emmanuel Macron a reçu à Paris son principal opposant Khalifa Haftar. Depuis son intronisation à l’Elysée, le président français entend jouer le rôle de pacificateur dans la crise libyenne. Une intention louable qui ne convainc pourtant guère du côté Tripoli. Et pour cause, entre les paroles et les actes, le chef de l’Etat et sa diplomatie ne sont pas à un paradoxe près. De quoi attiser la colère des Tripolitains.

Haut lieu symbolique de la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la place des Martyrs de Tripoli accueille de milliers de manifestants chaque vendredi depuis de longs mois. Appel à la paix, soutien au gouvernement d’union nationale ou rejet de Khalifa Haftar, chacun y va de sa revendication. Mais ces dernières semaines, le maréchal honni partage le haut de l’affiche avec un certain Emmanuel Macron.

Le portrait du président français barré d’une croix rouge est ainsi brandi à côté de celui de Khalifa Haftar ou encore de son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Le tout sous les quolibets de plusieurs centaines de manifestants qui arborent des gilets jaunes gracieusement distribués par des volontaires étrangement muets. C’est dire la popularité actuelle d’Emmanuel Macron dans le cœur de Tripolitains courroucés par le pas de deux de la France.

« Nous n’oublierons pas », lâche Tarek El-Hamdouni dégoûté, qui défile en ce jour « autant pour réclamer la paix que pour dénoncer les ingérences étrangères ». Que « la France puisse soutenir un criminel comme Haftar, c’est une honte » s’emporte le fonctionnaire de 43 ans. Le petit attroupement autour de lui applaudit avant de lancer des chants hostiles au chef de l’Etat qui ne tardent pas à se propager sur la place.

Tout en affirmant soutenir la légitimité du gouvernement d’union nationale présidé par Fayez Al-Sarraj, la diplomatie française et, surtout, ses militaires n’ont effectivement pas hésité à s’engager avec son principal rival, le maréchal Haftar. « C’est vrai que nous estimons qu’il fait partie de la solution », a reconnu le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian dans un entretien au quotidien Le Figaro début mai.

« L’Occident  passe son temps à dire une chose et à en faire une autre. »

Le même de saluer la lutte du maréchal « contre le terrorisme à Benghazi et dans le sud de la Libye ». Et qu’importe finalement que cette dernière campagne de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) dans le Grand Sud, appuyée par l’aviation française, ait pu être le prélude à une marche sur Tripoli. Désormais enlisée, l’opération « Déluge de dignité » lancée le 4 avril avait pour but de renverser le seul pouvoir reconnu à ce jour par les Nations unies. Officiellement, le Quai d’Orsay affirme n’avoir rien su de ce projet, pourtant un secret de polichinelle.

« Macron et ses conseillers ne pouvaient pas ignorer quel chemin prendrait ensuite Haftar ! » s’insurge Lamine Jabradani. Loin de se perdre en de simples récriminations ou slogans faciles, ce professeur d’histoire à la retraite tâche de comprendre : « La France a des intérêts dans le Sahel et l’offensive d’Haftar a certainement été une bonne opportunité. Pour autant, sans l’aide de l’armée française, l’ANL serait peut-être encore ensablée dans le désert. Au lieu de cela, elle pilonne notre ville ». Une offensive qui a déjà coûté la vie à plus de 450 personnes, dont de nombreux civils.

De fait, les propos de Jean-Yves Le Drian, relayés par les médias locaux, n’ont convaincu personne. Mouna Chernawy, emmitouflée dans le drapeau national, ne décolère pas. « Tu ne peux pas prétendre vouloir la paix et encourager un va-t-en-guerre comme Haftar dans son entreprise », confie-t-elle avec fougue. Cette étudiante en médecine voit dans la position française « toute l’hypocrisie de l’Occident qui passe son temps à dire une chose et à en faire une autre. »

Palestine, Irak, Syrie, Libye même combat pour la jeune femme de 23 ans qui prévient : « La France doit se méfier car elle est en train de passer du camp des amis de la Libye pour son rôle en 2011 à celui de ses ennemis. » Ce gilet jaune, elle n’ignore pas « tout ce qu’il représente pour les Français : leur colère ». Et l’étudiante de lancer dans un large sourire : « Nous n’avons pas les mêmes préoccupations mais un problème commun : le président Macron. Qu’il s’occupe mieux de vous et moins de nous ! »

« Haftar est le mauvais cheval »

Tarek ne dit pas autre chose, tout en rappelant que l’image française avait déjà particulièrement pâti des révélations concernant le financement libyen de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy. « Cela a brouillé notre perception de l’ancien président. Il était venu paradé dans les rues de Benghazi mais nous lui étions reconnaissants. Ce monsieur n’était finalement qu’un opportuniste et celui qui a suivi – je ne sais plus son nom – n’a rien fait pour nous ». Cet autre, c’est bien évidemment François Hollande dont le quinquennat n’aura pas marqué la mémoire des locaux. Et pour cause, comme le précise Lamine, «  les Occidentaux, après 2011, ont décidé que la Libye n’était plus leur affaire. Ce n’est pas sérieux ».

Mais pour le septuagénaire, le plus inquiétant est ailleurs. Toujours dans l’analyse, l’universitaire l’affirme : « Haftar est le mauvais cheval. Comme en Egypte, la France et ses alliés imaginent qu’un militaire, un homme à poigne, suffira à mettre au pas les groupuscules islamistes. Ils existent, ils ont une influence mais sont loin de représenter la société libyenne. C’est un mauvais calcul car al-Sissi et Haftar, comme Moubarak ou Kadhafi avant eux, sont des fabriques à terroristes par leur politique de la terreur. »

Quant à Tarek, revêtu de son gilet jaune, il tient à passer un message aux Français : « Nous n’avons rien contre le peuple français. Nous l’admirons et l’envions tout à la fois. Il faut bien expliquer que les Libyens ne manifestent pas leur hostilité à la France et aux Français. C’est au président Macron que nous en voulons pour sa perfidie. Nous ne pouvons tout simplement pas lui faire confiance. »

Hervé Pugi

Paru dans Le Courrier de l'Atlas - juin 2019

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