Africa Road Paranoid Blues

Khartoum, 15 mars 2016.

Allons ensemble NISS[1] man, nous sommes tous deux maudits et il est de nouveau l’heure de t’exaspérer. Apprécie ma constance s’il te plait. C’est ainsi, j’ai besoin de ma petite balade nocturne lorsque tous dorment (et que tu le souhaiterais tant toi aussi). Mais remarque, NISS man, remarque que lorsque je sors de l’ascenseur, pénètre dans le hall et me dirige vers la porte-tambour de l’hôtel, je prends le temps de ralentir pour que tu m’emboites le pas. Sache pourtant que tu n’as pas besoin de me suivre ainsi.

Crâne & dents, squelette fantôme décharné, aujourd’hui – tu sais – j’ai vu un cadavre et il m’a regardé. Il m’a même suivi de ses yeux morts, sans un mot. Hôpital de Khartoum, service d’oncologie. Et qui de la maladie ou de l’embargo US l’a tué ? Hey, ne me répondez pas lecteurs, je n’ai en fait rien à foutre de vos considérations politiques, de vos élans humanitaires ou de vos convictions droit-de-l’hommiste ! Mon agenda personnel ne prévoit pas de grands débats. Non, comme chaque soir, il s’agira de consumer quelques cigarettes (& ce traumatisme & toute cette colère en moi) sur Africa Road.

Drôle d’ange gardien. NISS man, me protèges-tu ou me surveilles-tu ? Toute cette attention est superflue. Pas l’habitude de m’occuper des affaires d’autrui… Tu devrais le savoir, te le dire, tout en me laissant ces cinquante mètres d’avance qui s’élargissent au fur et à mesure de mes venues et des jours qui passent. Tu sais quoi ? Je prends ça comme une marque de confiance dans cette défiance absolue. Peut-être as-tu compris ? Quoi ? Qu’au pire je suis invisible, qu’au mieux je n’existe pas. Depuis le commencement.

Peut-être comprendras-tu un jour ? Quoi ? Que j’aimerais te voir libérer de ta prison esprit. Je me demande NISS man, cela fait quoi de si bien me connaître mais de ne jamais me parler ? Ecoute NISS man, je le reconnais, je me demande ce qui pourrait sortir de sous cette belle moustache ? Et si la prochaine fois que je rencontrais un gars, plutôt que de l’effrayer, tu venais t’asseoir avec nous pour discuter ? D’autant que j’en aurais bien besoin, moi qui ne comprends rien à rien. L’homme n’est que prières, tu sais ? Un jour il veut une clope, le lendemain une pièce et au dernier jour l’éternité et le salut de l’âme ; et tout cela il le demande sur le même ton !

Mais je t’ennuie NISS man par tout ce bavardage télépathique. Je le sais bien et m’en excuse. Tu ne fais que ton boulot et reconnais que j’accepte de jouer mon rôle de bonne grâce. Même si certains soirs, c’est vrai, je fais exprès d’un peu accélérer la cadence pour te faire suer. Certains moments, c’est vrai aussi, je profite d’un carrefour pour poser mon cul dans un coin sombre pour te voir débouler un brin contrarié. Allez, tu sais que je sais et je sais que tu sais que je sais et plus encore je sais que tu sais que je sais et que tu voulais surtout que je le sache. L’air de rien, on en sait beaucoup l’un sur l’autre sans ne s’être jamais rencontrés ni avoir causé. Surtout sans même l’avoir souhaité !

Pas de frais clair de lune à Khartoum. La lune, ici, je la trouve ironique et… suicidaire. Qui a envie de traîner avec elle ? En fait, le soleil, ici, est surtout bien trop grandiose pour que l’on s’intéresse à la lune, pour que l’on prête attention à la nuit. Alors, non, NISS man, je ne t’entrainerai pas sur la lune ce soir. Pas même sur les rives du Nil où je sais pourtant que quelques crocodiles m’attendent. Qui d’eux ou de moi croquera l’autre ? Cette question n’aura jamais de réponse et justifie certainement nombre de mes insomnies. Tout comme le fait que la plupart des mappemondes ne prennent pas même la peine de faire figurer ce fleuve et tous les autres grands fleuves d’inconscience alors qu’ils sont la vie. En même temps, que c’est triste un planisphère ! C’est triste et toujours de mauvais goût avec ces couleurs fadasses ou a contrario criardes. Et puis cela donne une vision trop… terre à terre de… la terre. Il n’y a pas cette rondeur du globe qui donne à notre planète toute sa dimension poétique. Une mappemonde n’en offre d’ailleurs qu’une vision politique. Raturer sur ce monde-là n’est pas bien compliqué, on tire un trait et – hop – voilà une nouvelle frontière, un nouvel Etat ! Tu es bien placé pour le savoir NISS man, hein ? Oui, pardonne-moi, je suis cruel je sais…

Je me suis perdu dans mes pensées comme je pourrais me perdre dans la ville si je ne faisais pas gaffe. C’est pour ça que, soir après soir, j’arpente Africa Road clope au bec mon ami. C’est un terrible aveu. Mais jusqu’où me conduira mon errance ce soir ? Je ne sais trop. Juste trop avancé pour faire marche arrière. Comme toi. Comme ton régime en fait ! Le peuple n’est pas dupe, tu sais. Il est au régime ! Interprète cette affirmation comme tu le désires. Moi, j’imagine ton président le cul posé sur la cuvette de ses WC. Merdeux. Feuilles de papier à la main, en train de forcer. M’en veux-tu ? Vas-tu rire, crier ou fuir à cette idée ? Quel dangereux agitateur que ce Vé ? Haha ! Laisse tomber, veux-tu ? Le Soudan n’a pas besoin de moi ni pour chuter ni pour se relever d’ailleurs. Il n’a besoin de personne. Il y perdrait trop de sa belle personnalité. Ça c’est de l’analyse, hein ? De quel droit envahir un pays de ses pensées ? Certains s’appuient sur leurs fusils, d’autres sur leurs convictions. Moi, c’est sur mes contradictions ! Il en est ainsi, j’y suis résigné.

Mais allez, demi-tour, il est grand temps de rentrer. Et puis, NISS man, faut te ménager, t’as mon passeport en poche ! Mais ne compte pas sur moi pour te dire où le second est caché. Par contre, j’ai une bière planquée au fond de ma valise. Totalement secouée ! Elle, pas moi. Peut-être la boirai-je à ta santé ? Et, regarde bien, en te doublant, je vais violemment shooter dans cette arrogante canette vide de Coca impérialiste qui pollue cette terre sacrée. Bim, voilà qui est fait, direction le caniveau ! Je ne m’engagerai pas plus, NISS man, promis. Pense juste à faire remonter ce courageux acte politique jusqu’au sommet de ta hiérarchie !

Veux lire Ginsberg maintenant.

Un juif ?

Pire, un poète !

[1] National Intelligence and Security Service, autrement
dit le service soudanais des renseignements.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s