Yémen : le martyre des enfants

« La situation humanitaire au Yémen est la pire au monde », c’est ce qu’affirmait un haut représentant des Nations unies en octobre 2018. Ce pays, l’un des plus pauvres de la planète, se trouve depuis le 9 juillet 2014 tout à la fois enlisé dans une guerre civile dévastatrice entre chiites Houtis et loyalistes sunnites mais également otage d’un conflit géopolitique entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Les populations civiles en paient le prix du sang. Et les enfants sont à placer au premier rang des victimes. Illustration.

Lorsque Ahmed Saeedi présente à l’assistance sa petite dernière, difficile de croire que celle qui a la corpulence d’un nourrisson est déjà âgée de plus de huit mois. Avec ses 4,6 kg, la petite Yusra est loin, très loin même, de la norme attendue à son âge. « On nous a dit qu’elle était malade. C’est grave », concède sans plus de précision le père de famille. Rachitisme ? « Il pense que c’est ça ou quelque chose comme ça, en tout cas c’est lié à l’alimentation » traduit fébrilement Abdallah, un des rares journalistes yéménites à encore couvrir l’actualité de son pays. Voilà près de six semaines que le paternel, entouré de ses trois garçons alors que son épouse et sa fille s’activent par ailleurs, n’a plus eu l’occasion de rencontrer un quelconque médecin. Soucieux de se justifier, il explique : « Je fais ce que je peux. Lorsqu’elle était à l’hôpital, ils ne s’en occupaient pas vraiment. Ils manquaient de tout. Au bout d’un moment, on nous a fait comprendre qu’il fallait partir… »

Voilà une histoire tristement banale au Yémen. C’est en tout cas le quotidien d’Abdallah lors de ces innombrables déplacements dans un pays frappé par un triple embargo (terrestre, aérien et maritime) par la coalition conduite par l’Arabie saoudite. Le reporter est formel : « Ce qui se passe sur la ligne de front n’est rien comparé aux répercussions de cet embargo. La misère est partout et tue plus que les combats eux-mêmes. Et tout ça pourquoi ? » Le nez dans sa tasse de café, Ahmed semble indifférent à ce genre de considérations. L’air accablé, l’homme jette un œil perplexe sur sa fille et s’apitoie sur le sort d’un enfant décidément bien trop paisible : « Ce bébé n’est pas comme les autres. Au début, il pleurait et gigotait beaucoup. Aujourd’hui, on ne l’entend plus et il réagit de moins en moins. » Il est vrai qu’en observant de plus près la petite fille, son regard – fixe, comme absent – interpelle. Une voisine, une « ancienne » précise le père, aurait parlé de cécité à la maman. « Pour savoir, il faudrait se rendrez chez un spécialiste à Al Ghaydah… »

Le coût des produits alimentaires a flambé de 68 %

Ce port, situé à une cinquantaine de kilomètres de la modeste demeure de la famille aux environs de Nishtun, est la capitale de la province d’Al Mahra. Pas le bout du monde mais le prix de l’essence a bondi de près de 25 % en l’espace d’un an et chaque riyal a son importance en ces temps difficiles. L’économie du pays, déjà guère fleurissante, est à l’agonie et Ahmed – un temps actif dans une usine de transformation de poisson – n’a plus ni travail ni salaire. Parallèlement, le coût des produits alimentaires a lui flambé de 68 % en l’espace de trois ans d’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA). Alors cette famille traditionnaliste, typique donc du Yémen, tente de survivre plus qu’autre chose. On compte sur la solidarité tribale, on pratique le troc avec le voisinage, on mutualise avec la famille élargie, on « trafique » ce que l’on peut. Le tout sans autre but que nourrir les siens et Yusra en premier. « Elle ne garde pas ses repas » confie toutefois le père avec pudeur. Vomissements et diarrhées sont le quotidien d’une petite dont l’existence ressemble étrangement à une agonie. 

Abdallah, pour sa part, a du mal à contenir sa colère. « La coalition ne fait rien pour les Yéménites. Elle laisse les gens mourir comme des chiens ! » Un sentiment très largement partagé dans le gouvernorat. A Al Ghaydah, les témoignages recueillis sont unanimes : toujours plus d’armes et de matériels militaires pour la troupe, voilà ce que contiennent les camions qui pénètrent en ville. L’aide humanitaire, elle, arrive au compte-goutte. Et ce malgré le don de près d’un milliard de dollars effectué par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis au fonds organisé par l’OCHA. Le reporter pointe du doigt une autre problématique : « Ici, nous sommes très loin de la zone des combats, c’est un angle mort qui intéresse moins que la façade ouest du pays. On peut le comprendre mais ici aussi les répercussions du conflit sont terribles… »

Du coup, la tension monte dans la région. Les prétendus sauveurs prennent de faux airs d’occupants et les locaux n’hésitent plus à leur manifester une certaine défiance. Al Mahra, jusque-là paisible, risque fort de basculer à son tour dans la violence. Ahmed, lui, ne sait rien de tout ça et n’a d’autre préoccupation que de ramener Yusra à sa mère lorsque celle-ci n’offre comme seul babillement que de fébriles plaintes accompagnées de tortillements. 

Des fillettes sont vendues pour être mariées

Tristement banal, répétons-le, que tout ça au Yémen en 2019. Geert Cappelaere, directeur de l’Unicef pour le Moyen-Orient, a pourtant tenté d’interpeller la communauté internationale comme l’opinion publique en novembre dernier : « Nous avons des preuves qu’au Yémen, toutes les dix minutes, un enfant de moins de cinq ans meurt de maladies qui peuvent être soignées et de malnutrition aiguë sévère. » Du côté de l’ONU, on s’alarme : 75 % de la population, soit 22 millions de personnes, a besoin d’aide et de protection. La moitié de la population serait au bord de la famine. Quant à l’ONG Save the Children, s’appuyant sur des données des Nations unies, elle avance que pas moins de 85 000 enfants auraient péri entre avril 2014 et octobre 2018. « Il n’y a pas que les morts », insiste Abdallah, « des fillettes sont vendues pour être mariées et des gamins sont enrôlés dans les milices ». Triste. Pourtant, ce conflit continue à n’intéresser que les vendeurs d’armes britanniques et français qui réalisent de belles affaires dans le Golfe. Quant à celle qui s’appelait Yusra, à même pas neuf mois, elle s’est éteinte peu de temps après cette visite.

Hervé Pugi

article publié dans Le Courrier de l’Atlas – mai 2019

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