Libye : de guerre lasse

Lancée le 4 avril, l’opération « Déluge de dignité » s’est embourbée dans les faubourgs de Tripoli. Loin d’apparaître comme un possible dénouement crédible à une crise qui n’a que trop duré, l’initiative du maréchal Haftar n’a fait qu’exaspérer un peu plus les habitants désillusionnés de la capitale libyenne.   

Grosse fatigue à Tripoli. Difficile de parler de gueule de bois. Pas franchement dans la culture locale et, surtout, près de huit ans après la liesse, l’ivresse a largement eu le temps de retomber. Le nouvel épisode que agite la capitale apparaît de fait tout au plus comme un autre remède de charlatan. Pas de quoi en tout cas apaiser la migraine de tous ceux qui espéraient des lendemains qui chantent après la chute de Mouammar Kadhafi.

Il suffit de parler avec Nadia Al Isawa pour s’en convaincre. Cette Tripolitaine, qui s’entasse avec une dizaine de personnes de sa famille dans un trois pièces à proximité d’Aïn Zara, banlieue sud de Tripoli, lâche un soupir et concède, abattue, qu’elle est « fatiguée… fatiguée… fatiguée… » Ses proches n’ont pas besoin de parler. Le même sentiment se lit sur leurs visages inquiets.

Chacun à son opinion sur l’offensive du maréchal Haftar, chacun défendrait volontiers ses idées sur cette crise interminable mais les divergences se sont tues dès lors que les armes ont pris la parole début avril. La confrontation entre l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) et les milices prétendument pro-Sarraj se déroulent à tout juste quelques kilomètres de là. Depuis, tout le monde vit dans l’angoisse. Surtout ceux qui n’ont d’autre choix que de rester. La famille a ainsi vu ses économies maigrelettes partir en fumée jour après jour ces dernières années et « on s’en remet à la volonté de Dieu » abandonne le paternel de sa voix caverneuse tout en allumant une énième cigarette.

Clivage générationnel

Khalifa Haftar, un libérateur ? L’allusion éveille des grimaces évocatrices. Le commandant en chef de cette ANL inquiète tout autant que les milices toujours promptes « à défendre leurs intérêts propres bien plus que la cause commune » ose la jeune femme de 28 ans du bout des lèvres. Choisir entre deux maux ? Le dilemme est bien connu. Les clivages ne tardent pas à refaire surface entre le père de famille qui se demande, en bafouillant et prenant mille précautions, « si la poigne d’un Haftar ne serait pas un mal nécessaire » pour le redressement du pays et sa fille qui ne voit dans le maréchal qu’un « autre Abdel Fatah al-Sissi désireux de faire en Libye ce que l’autre a fait en Egypte ». Le chemin dont elle rêve s’apparente bien plus à celui suivi par la Tunisie. Deux générations, deux visions. Fin du débat.

Au pied du petit immeuble partiellement décrépi de huit étages, deux combattants harnachés de munitions se prélassent dans la douceur du début de soirée. Une planque pour snipers  que ce bâtiment surpeuplé ? La question amuse. Ahmed et Ameur Torbi sont frères et ils rentrent tout simplement du front pour dîner en famille et passer la nuit à la maison. « Ce sont majoritairement de jeunes de Tripoli qui sont sortis pour s’opposer à l’avancée de l’ALN », explique Ahmed, 23 ans. Ameur, tout juste 20 ans, d’ajouter que beaucoup d’entre eux préféreraient « laisser leur peau au combat que vivre sous la domination d’un autre dictateur ».

Bravades épuisées, les frangins partagent ouvertement leur présent mais aussi leurs craintes pour le futur. « Quel est ton avenir lorsque tu as 20 ans en Libye ? » se lance Ahmed, «Ici, tu vis comme dans une prison. Tu fais des petits boulots, tu trafiques un peu, les débrouillards réussissent mieux que les diplômés. Tout est devenu tellement compliqué… L’autre truc est d’intégrer une milice et de te faire respecter. C’est encore elles qui paient le mieux. ».

Ameur de surenchérir : « Tu peux te balader en ville et avoir l’impression que tout va bien mais, si tu écoutes les conversations, ça ne parle que de problèmes ! L’ambiance est pesante. Certains s’exilent en Tunisie. Mais pour faire quoi ? Certains se sont embarqués avec les migrants. Mais pour aller où ? Personne ne veut de nous, c’est la vérité ! Je préfère mourir ici que vivre en étant traité comme un chien en Europe ! » Une voix retentit du haut de l’immeuble. La soupe est prête et nos guerriers en herbe filent à toute vitesse.

Fatalisme

A quelques mètres de là, c’est depuis le fond de son petit commerce de légumes que Fawzia Al Moatassam analyse pour sa part la situation. Presque octogénaire, ce personnage haut en couleur le revendique haut et fort en s’esclaffant : « Grâce à Dieu, je n’ai rien, je suis pauvre. » Le meilleur moyen selon elle de se prémunir de « tous les bandits qui courent désormais partout ».

Elle aime à rappeler qu’elle a tout connu : la colonisation, l’indépendance, la monarchie, la Jamahiriya et maintenant… ça. « Je ne comprends pas pourquoi personne n’arrive à se mettre d’accord. Il y a de la place pour tous et de quoi bien vivre », philosophe-t-elle en achalandant ses étales bancales. L’air déconfit, l’honorable ancienne s’excuse presque de ne pas savoir « qui à tort ou à qui raison » dans les événements actuels. Cela ne l’intéresse pas vraiment d’ailleurs.

Elle sait en revanche une chose : « Nos enfants meurent. Moi j’ai vécu mais eux… » Veuve, elle évoque la mort de deux petits neveux lors des événements de 2011 et surtout d’un petit-fils lors de la reprise de Syrte en 2016. « Pourquoi un frère tire sur un autre frère ? », interpelle-t-elle avec gravité un client qui abonde en son sens tout en tâtant de la tomate. « Il y a de quoi perdre espoir » grommelle la vieille dame accablée sans guère plus s’expliquer.

Frappes aériennes aveugles, tirs de mortier hasardeux ou combattants s’invitant dans des habitations civiles, elle évoque pêle-mêle ces histoires mais aussi toutes les rumeurs des mille exactions – entre fantasmes et réalité – commises par le camp d’en face. Le tout sans grand discernement. Son regard ne s’illumine finalement que pour évoquer sa foi, elle-même empreinte d’un profond fatalisme : « Il n’y en a qu’en Dieu que l’on peut avoir confiance désormais… »

« Sous Kadhafi, l’ordre régnait, c’est certain mais ce n’était guère mieux » tente de relativiser le client anonyme, « à l’époque aussi il y avait des enlèvements, des disparitions. La seule différence, c’est qu’on n’avait pas besoin de les chercher, on savait où ils étaient mais sans savoir si on les reverrait… » Lui ne tient pas trop à en dire sur lui-même ou sur la situation – « on ne sait jamais ! » – mais évoque un quotidien compliqué.

L’insécurité, bien sûr, avec de fréquents enlèvements crapuleux. La corruption, toujours, dans un secteur public en roue libre. L’envolée des prix, constante, avec cette autre crise – celle des liquidités – qui affecte un pays qui ne manque pourtant pas d’atouts. « C’est aussi ça le problème », s’aventure le client avant de s’éclipser, « il y aurait moins de gens pour se battre s’il y en avait plus au travail ». Fawzia de ricaner sur son tabouret : « Oui, moi, je n’ai pas le temps… »

Du pareil au même

Khaled Bajbara a lui participé à de nombreux combats lors du soulèvement de 2011. Retourné à ses outils, ce garagiste de 35 ans a la furieuse impression que de Benghazi à Misrata, en passant par Zintan et Tobrouk, on tente de lui confisquer « sa » révolution, « leur » révolution. Lui aussi renvoie dos à dos chacun des belligérants en affirmant que « ce n’est pas pour ça qu’il a risqué sa vie ou perdu des amis ».

Dans son garage situé à Swani, il entend parfois des explosions et le bruit de la mitraille au loin mais pas question de reprendre du service pour le moment. « On verra l’évolution, concède-t-il avant d’ironiquement plaisanter sur ce pays « où chacun fait sa petite guerre dans son coin et la fera encore et encore jusqu’à ce que nous soyons tous morts ». Son sourire un brin forcé a néanmoins tout d’une moue pleine de dépit.Les Libyens n’en peuvent plus. Surtout, les Libyens ne veulent plus de ces guéguerres intestines, de ces bandes armées qui luttent côte à côte un jour pour mieux se tirer dessus le lendemain.

« La vie a forcément changé depuis début avril, concède Khaled, mais c’est plus dans les têtes. Tout le monde est fatigué par cette situation. Personne ne voit d’issue. Ceux qui sont honnêtes sont faibles. Ceux qui sont puissants sont malintentionnés Cela laisse peu de choix… » Le mécano lâche sa clé à molette, essuie ses mains graisseuses sur un torchon et se lance à mi-voix dans une drôle de confession : « Haftar… Sarraj… Beaucoup de gens s’en fichent désormais ! Ce qui intéresse la population est de savoir qui va leur donner de l’argent, du pain et la paix. Il n’y a que ça. La démocratie, ça n’intéresse plus que ceux qui ont la vie facile… Si un Sarraj ou un Haftar parvient à offrir ce minimum, les gens suivront. » Fouillant dans ses outils avant de retourner à son moteur, toujours perdu de ses pensées, il se gratte nonchalamment le menton et conclue : « Si c’est un autre, pareil… »

Hervé Pugi

Paru dans Jeune Afrique – Numéro 3050 du 23 au 29 juin 2019

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