Mauritanie : les kébbés sous tension

Mauritanie : les « kébbés » sous tension

De huit mille habitants en 1957 à près d’un million de nos jours, voilà la croissance infernale connue par Nouakchott depuis sa création. Un développement anarchique vecteur des tensions ethniques entre une élite qui assure de sa bonne volonté et un pan de la population qui se sent marginalisée. Illustration dans les quartiers populaires d’El Mina et Sebkha.

Il n’y a pas besoin de beaucoup s’éloigner du quartier chic de Tévragh-Zeina pour tomber sur ce que les privilégiés considèrent volontiers comme la populace de Nouakchott. Dépassez le quartier des ambassades, les pavillons typiques ornementés de splendides massifs fleuris laissent place à d’étranges campements insalubres agrémentés de décharges sauvages malodorantes. Bienvenue dans l’univers des kébbés. Le terme, issu de l’arabe, signifierait initialement « dépotoir ». Il est devenu synonyme de bidonville en Mauritanie.
Cette paupérisation trouve son origine dans les exodes massifs du début des années 1970 et du milieu des années 1980 liés à la sécheresse. « C’est à Nouakchott que l’aide se trouvait. Voilà pourquoi mes parents comme tant d’autres sont venus ici. Seulement, les anciens – comme les nouveaux arrivants – avaient leur culture pastorale et ont eu du mal à s’en défaire. D’où toutes ces chèvres en ville », ricane Adama Ba, installé depuis près de trente ans à El Mina.

Le tableau pourrait être pittoresque s’il ne cachait pas une réalité sordide. Là, pour trois dollars, plusieurs dizaines de femmes enchaînent les passes dans des bordels institutionnalisés alors que certains jeunes se laissent embarquer dans de folles équipées, poches pleines de cocaïne, en direction du Maroc voisin. « La misère vous fait faire de ces choses, tente d’expliquer notre intervenant, sémillant quadragénaire, le pire est que tout le monde sait ce qui se passe mais les policiers prennent leur billet et ferment les yeux. Ici, personne ne t’aide. Tu dois te faire tout seul. Dans le bien ou dans le mal. » Lui est parvenu à monter son affaire, une petite échoppe de vêtements qui fait travailler et vivre sa famille. Même s’il est attaché à son quartier, Adama Ba n’a qu’un rêve : le quitter.

Où sont les écoles ? Les administrations ? Les transports ? L’eau et l’électricité pour tous ?

A quelques encablures, autre faubourg populaire : Sebkha, Elimane Bissomé déverrouille fièrement le cadenas qui lui tient lieu de serrure. Chaîne enlevée, il ouvre en grand les volets qui dévoilent une case aux faux airs de garde-meuble. Une dizaine de mètres carrés que cette unique pièce spartiate. Un luxe à l’écouter : « J’ai grandi dans des conditions difficiles. Je ne suis pas vraiment allé à l’école, je jouais avec mes frères et mes sœurs sous la tente où ma mère cuisinait, cousait… Mon père partait toute la journée pour faire des petits boulots. Le soir, nous dormions tous ensemble à l’abri d’une baraque en taule surchauffée. Ce n’était pas la belle vie. » Aussi modeste soit-il, cet espace à lui est donc vécu comme un réelle avancée. « Je travaille dans une pêcherie, c’est le syndicat qui m’a aidé » avance avec gêne ce timide trentenaire qui affirme verser la majorité de ses gains aux siens. « En trente ans, il y a eu des progrès mais cela n’avance pas vite. Où sont les écoles ? Les administrations ? Les transports ? L’eau et l’électricité pour tous ? Dans les beaux quartiers, certains arrosent leur pelouse… Le pouvoir se désintéresse du sort de nos populations. »

L’accusation est lâchée. C’est d’ailleurs un leitmotiv dans les kébbés. Que l’on soit Soninké, Toucouleur ou Wolof, c’est bien souvent du « Maure », dont l’on se plaint. A la lisière de deux sphères culturelles, la Mauritanie – comme tant de pays en Afrique et dans le monde – se débat avec des frontières tracées sans grande clairvoyance par les anciens colons. La cohabitation n’en est que plus compliquée. Surtout lorsque une communauté, les Beidanes ou « Maures blancs » trustent le pouvoir au nez et à la barbe des Haratins, les « Maures noirs », descendants des esclaves, marginalisés.

Il fut un temps où la seule politique envisagée était de chasser tout ce monde.

Une présentation qui ne passe pas vraiment dans l’autre camp. Un haut-cadre de la SOCOGIM (Société de construction et de gestion immobilière), sous couvert d’anonymat, balaie d’un revers de main ces accusations de discrimination. « Les inégalités sociales existent mais les efforts sont effectués pour y remédier », affirme t-il. Pour ce qui est des bidonvilles, notre responsable est tout aussi catégorique, « c’est un mauvais procès que l’on nous fait. La tâche à laquelle nous avons à faire face est gigantesque et nos moyens limités. Il faut le comprendre. » Et le fonctionnaire de détailler les réalisations déjà entreprises au fil des ans : régularisation des parcelles illégalement occupées, viabilisation de terrains, créations de nouvelles villes… « Cela prend du temps, on n’amène pas l’eau ou l’électricité en un claquement de doigts » soupire notre intervenant courroucé qui tient à ajouter : « Il fut un temps où la seule politique envisagée était de chasser tout ce monde. »
De bonnes intentions, a priori sincères, qui ne convainquent pas surtout que corruption et clientélisme règnent dans le monde des affaires. A El Mina comme à Sebkha, personne ne se fait d’illusion et chacun à la sentiment que tout est fait pour maintenir les populations noires au bas de l’échelle. En juin dernier, ces quartiers s’embrasaient d’ailleurs à la suite de la victoire du candidat du pouvoir, Mohamed Ould Ghazouani, à la présidence.
Pour nombre des insurgés croisés, aucun doute, leur champion Biram Dah Abeid, député et militant anti-esclavagiste, a été privé de sa victoire. Pas l’avis d’Adama Ba qui pense toutefois que le résultat (18,58%) de son candidat a simplement été minoré pour éviter un second tour à haut risque. Il veut toutefois croire au changement : « Le pouvoir a peur car il sait que la colère gronde et les urnes ne mentent pas. Il n’a plus le choix. » C’est bien ce qu’a promis le nouvel élu.

Comme l’avait fait son prédécesseur…

Hervé Pugi

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