Liban, Algérie : d'un révolution, l'autre

Liban/Algérie : d’une révolution, l’autre

Maghreb et Machrek ont-ils retrouvé, par la grâce des soulèvements populaires, une forme de destin commun ? C’est ce qu’une partie de la jeunesse libanaise veut croire.

« Il n’est pas question de communautarisme, de calcul politique ou d’ingérence iranienne, américaine ou autre, peste Lamia dans son coin après avoir effectué sa petite revue de presse matinale sur son smartphone, il s’agit de notre p***n de vie tout simplement ! » Ils sont ainsi plusieurs milliers au Liban, à l’image de cette artiste de 36 ans, à vivre au rythme d’une mobilisation contestataire inédite.

Depuis le 17 octobre et le début du soulèvement, les causes défendues se multiplient, s’accumulent (statut personnel de la femme, services publics, éducation écologie, cause animale, droits LGBTQ etc.) mais le mot d’ordre demeure toujours le même : « Dégagez ! » Plus qu’une simple aspiration, une véritable injonction lancée à une classe politique aux abois. Cette élite plus qu’honnie dont on raille l’incompétence et fustige la corruption, « un véritable sport national  » confie Lamia entre deux coups de pinceau sur un mur.

Ce « Dégagez ! » résonne de la place Riad el-Sohl à Beyrouth à celle de la Grande-Poste d’Alger. Trois mille kilomètres séparent les deux capitales, mais la mobilisation d’hommes et de femmes lassés de se faire constamment plumer par d’inamovibles décideurs jugés inconséquents est la même. Le sentiment de défiance a atteint un point de non-retour.

 

Source d’inspiration

De fait, la taxe sur les services gratuits d’une célèbre messagerie instantanée imposée par le gouvernement de Saad Hariri, démissionnaire le 29 octobre, n’a pas empêché les Beyrouthins de jeter un œil curieux – et un peu envieux – sur les événements en Algérie. « La détermination des Algériens est impressionnante, concède Hamza, la trentaine joyeuse malgré une existence précaire. Ce désœuvré suit de près « ce qui peut se passer dans la capitale algérienne ». Pourtant, comme beaucoup de Libanais, ce lointain « frère algérien » et sa réalité, il les devine plus qu’il ne les connaît véritablement.

« Ce qui était dénoncé par les Tunisiens ou les Egyptiens en 2011, c’était à peu de chose près notre quotidien se confie t-il avec fatalisme . Des voleurs indéboulonnable, une corruption généralisée, des inégalités toujours plus grandes et un climat sécuritaire tendu. Lorsque j’écoute ou lis les témoignage des Algériens aujourd’hui, que disent-ils d’autre ?  »

Alors, oui, on est farouchement solidaire des Algériens comme on l’est évidemment des Irakiens, dont le soulèvement se heurte à une répression sanglante. L’Algérie, elle, entre dans sa quarantième semaine de contestation pacifique. Cette belle constance et cette impressionnante mobilisation forcent le respect à Beyrouth et apparaissent comme le chemin à suivre pour ceux qui ont décidé de camper place des Martyrs ou à l’ombre du Grand Sérail, siège du gouvernement libanais.

 

Avant de descendre eux-mêmes dans la rue, les Beyrouthins ont jeté un œil curieux – et un peu envieux – sur le Hirak algérien.

 

« Le Hirak est une véritable source d’inspiration, affirme d’ailleurs Hassan. Ce Franco-Libanais a laissé en plan son premier semestre à la faculté d’Economie Paris-Descartes pour ne rien rater « de ce moment historique pour (son) autre pays ». Une décision que ce jeune homme de bonne famille de 24 ans ne regrette pas malgré son faible intérêt pour la chose politique. Il a puisé sa motivation dans les récits, les vidéos et photos réalisés par un ami algérien qui lui a vanté la fameuse révolution du sourire à l’algérienne. « Mon pote n’a pas reconnu Alger et les siens tant la bonne volonté et la communion étaient générales. Il n’a d’ailleurs qu’une idée en tête : y retourner rapidement. J’ai eu envie de vivre ce moment à mon tour parmi les miens et ce que à quoi j’assiste depuis mon arrivée restera à tout jamais gravé dans ma mémoire. Peu importe l’issue du mouvement. »

 

« Un truc mondain »

Un pacifisme bon enfant qui en laisse toutefois certains songeurs. A l’image d’Ali qui revendique le fait d’être un « gauchiste pur et dur». Lui fait un distinguo majeur entre les situations algérienne et libanaise : « On sent que les Algériens sont à bout et près à aller très loin s’ils ne sont pas entendus. Ici, en revanche, à part quelques acharnés, c’est presque devenu un truc mondain. On vient y balader en famille ou entre amis comme on irait dans un parc ou au bord de mer. La seule différence c’est qu’on y traine un drapeau avec soi. »

Si chaque vendredi voit une marée humaine déferler fiévreusement dans le cœur d’Alger, Beyrouth semble vivre de douces journées d’automne qui s’animent joyeusement chaque soir au son de musique techno ou de chansons populaires. L’engagement protestataire et la colère cèdent volontiers la place à une communion autour des couleurs nationales et le plaisir de se retrouver au-delà des considérations communautaires. On se sent libanais surtout et avant tout. Un immense progrès dans un pays sorti ravagé par une guerre civile voilà trois décennies.

Ce douloureux souvenir plane d’ailleurs toujours dans la tête des anciens. A près de 60 ans, Jean Malek se souvient de ces temps troublés. S’il souhaite le changement, il ne veut pas confondre vitesse et précipitation : « J’entends cette jeunesse qui demande la chute du système et de la classe politique dans son ensemble, mais quel est le plan B ? Un scénario à l’égyptienne avec l’armée ou le Hezbollah en seigneur et maître du pays ? » D’après ce prospère hôtelier chrétien maronite, la génération de l’après-guerre ne serait pas, comme les précédentes, hantée pas cette cicatrice mémorielle. Lui manifeste régulièrement mais craint par-dessus tout un « réveil du sentiment communautaire qui dresserait de nouveau les Libanais les uns contre les autres. L’Algérie n’a pas à se préoccuper de ce fragile équilibre. En Libye, en revanche, on a cassé un système, aussi imparfait fut-il, et c’est désormais le chaos. »

 

Même galère

Ce discours, la jeunesse beyrouthine (et pas seulement elle) ne veut plus l’entendre. Pour Ahmed, 24 ans, ces propos ont tout d’un mauvais procès fait à la jeunesse. « Les anciens sous-estiment notre connaissance du passé. Leur histoire est la nôtre et nous avons appris à vivre ensemble. Je suis chiite et mon amie Fawzia est sunnite et nous côtoyons des chrétiens en cours et au-dehors mais, au final, nous sommes tous des Libanais et, surtout, tous dans la même galère. Pas seulement nous mais tout le monde arabe ! ».

Fawzia, justement, veut croire que son pays « à les ressources, les compétences et le recul nécessaire » pour vivre une transition en douceur. « Envisager toujours le pire, c’est se condamner à continuer à vivre dans un univers de petites combines et de corruption, défend l’étudiante en architecture. L’Algérie a également connu une décennie noire. Son peuple n’en a pas moins décidé de prendre son destin en main malgré ce traumatisme comme nous devrions le faire nous-mêmes. En cela, je le respecte et lui souhaite une pleine réussite dans sa révolution. L’engagement des Algériens ou des Irakiens ne fait que raffermir notre détermination. Céder à la peur, surtout celle d’antan, c’est s’assujettir à une bande de voleurs. Les Arabes ne doivent plus accepter cela ! »

Hervé Pugi

Paru dans Jeune Afrique – Numéro 3071 du 17 au 23 novembre 2019

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