Gribouille

Fragments d’articles avortés ou à venir, de prises de note professionnelles, de réflexions personnelles, de choses jetées sur le papier, de messages échangés avec des proches. Bref, un pêle-mêle de tout et n’importe quoi plus ou moins en lien avec le métier et ses à-côtés…Un truc sans fin donc…

A consulter éternellement…


 

Je ne vois pas de Proche-Orient.

Je ne vois que de lointaines victimes. Partout à l’horizon. Sur toutes les routes. Au milieu des mers. Dans tant de déserts. Au sommet de cols enneigés. Dans de ténébreuses forêts. Sur le pas de ma porte. Comme aux confins de la planète. Et lorsque je ferme les yeux. Et lorsque je les rouvre. Et lorsque j’ouvre ma gueule. Et lorsque je la ferme. Et lorsque je te fais confiance – humanité – (aussi je ne te crois plus). Et quand je dors, je les vois encore. Alors, je m’éveille mais, tout ce que je vois à longueur de journée, ce sont ces hommes, ces femmes, ces enfants. Ces morts-vivants en fait. Si peu vivants d’ailleurs…

 

Il n’y a jamais eu d’Orient compliqué. Juste d’irresponsables « responsables » qui compliquent tout.

 

Je ne vois pas de Moyen-Orient.

Je ne vois que de mauvaises intentions, de sinistres inspirations, de bonnes raisons surtout d’étouffer toute aspiration au changement. Mais, ne vous en faites pas, j’ai tout compris. J’ai bien pigé que les seules lignes rouges à ne surtout pas franchir sont vos frontières. On y gaze les réfugiés comme certains gazent leurs opposants. Incomparable ? Je réponds : « Même logique. » Non, ne vous inquiétez pas, j’ai tout suivi en vérité. Je sais bien que votre droit d’ingérence n’inclue pas un quelconque devoir d’assistance. Du massacre de la Ghouta aux traques policières dans la vallée de la Roya, il n’y a qu’un pas. Incomparable tout ça ? Je réponds : « Même logique que cela ».

 

Vraiment, ne craignez rien. J’ai compris. J’ai pigé. J’ai saisi. Je sais. Surtout, je vois…


 

Libye. En voiture avec un militaire. 130 kilomètres à rouler à tombeau ouvert au cœur du Djebel Akhdar en direction d’El Beïda. Beau coin mais il pleut à verse. Le dégivrage ne fonctionne pas. Sa kalachnikov miteuse est coincée sous la pédale de frein. Cela n’a pas l’air de le gêner. Il ne freine jamais mais enchaîne les virages comme un dératé. Sacré conducteur. Il tire la gueule, à l’air fatigué. Moi aussi d’ailleurs. Suis crevé, pas trop dormi la nuit passée. Rien à nous dire. On ne se comprendrait pas. Juste hâte d’arriver.

Son portable sonne, il répond, discute, raccroche. Les traits de son visage se relâchent. Il pianote entre deux courbes, trifouille allègrement son appareil puis me le tend tout content. « Girl… Girl… Child… My Girl… », s’égosille-t-il plein de fierté en se tapotant la poitrine. Une mauvaise photo d’un bébé joufflu, engoncé dans un pyjama rose parsemé de Mickey et Minnie, s’étale sur tout l’écran. Il fait défiler prestement quelques clichés flous.

 

Echange de tendres sourires émus entre nous.

 

Il récupère soudain son téléphone, le jette précipitamment sur le tableau de bord avant d’attaquer à pleine vitesse un nouveau virage serré. Il a les yeux emplis d’un magnifique éclat et, alors que la voiture manque de peu de décrocher, je ressens tout à coup un étrange sentiment de béatitude m’envahir.

 

Tout ira bien. Oui, tout ira pour le mieux. Pour nous tous. Pour toujours.


 

Courageusement cachés derrière leurs écrans et leurs claviers, ils le disent :

Les sionistes sont partout à comploter,

les musulmans n’aspirent qu’à nous égorger,

les négros sont là avec leurs chiées d’enfants,

et les Chinois, eux, nous mangeront tout cru

façon rouleau de printemps.

 

Je ne sais pas, vraiment pas, si c’est l’heure du Grand Remplacement

mais,

pour ma part, je l’attends… avec impatience.


 

(Supplique : Fichez-moi S, s’il vous plait ! Fichez-moi S, vite fait, et puis fichez-moi aussi de toutes les lettres de l’alphabet ! ABC ! Fichez-moi S, s’il vous plait, fichez-moi S s’il vous plait, puis fichez-moi la paix !)


 

Intertitres éventuels papier Trump ???

  • Make America Humble Again.
  • Grab America by the Pussy

 

Abu Dhabi, c’est un Maghreb sans frénésie, sans bouillonnement. Sorte de bouillon de culture – tellement de Pakistanais, d’Indiens et d’Asiatiques – mais sans véritable culture du coup. Et chez les autochtones, tu sens l’islam du désert. Plus rugueux dans les mœurs, les attitudes, même si, je l’avais également noté au Soudan, si tu tombes le « déguisement », ils ne sont pas si différents. C’est plus notable chez les jeunes. Ces nouvelles technologies sont en train de tout araser pour le meilleur comme pour le pire. Même si j’avais déjà cette sensibilité étant plus jeune, ces voyages finissent de me convaincre qu’il faut en finir avec l’ethnocentrisme qui est le notre en Occident. Distribuer des bons et des mauvais points. Considérer que t’habiller comme une pute ou comme un con est « libérateur » ou « émancipateur » lorsque le fait d’être voilé ou te parer de tenues traditionnelles faisait de toi une « soumise » ou un « rétrograde ». C’est intéressant d’ailleurs, j’y ai songé ces jours-ci, comme tout est affaire de lexique.

L’Occident moderne s’est approprié cette tout un champ lexical extrêmement empli d’un positivisme qui, lorsqu’on y réfléchit, ne peut être que malhonnête… sur la durée. Liberté de ceci, émancipation de cela, libéralisme économique, humanisme etc. Un peu comme cet axe du mal à l’époque communiste puis après le 11 septembre. Nous sommes les gentils. Eux sont les méchants. Eux étant ceux qui ne collent pas avec nos concepts. Notre modernité semble être un paradigme absolu. C’est comme cela qu’elle nous est vendue et que nous l’avons incorporée. Pour prendre une image, c’est comme ces gens qui n’envisagent le fait de « voyager » que sous le seul angle d’un tourisme de masse. Il y a bien autre chose que « ça » ? Ces pays, je l’espère pour eux, doivent trouver leur propre modèle de développement (car ils ont besoin d’évoluer malgré tout !) qui n’est pas le notre. Le tort de l’Occident est (peut-être) le fait de ne pas réaliser qu’à briser toutes les chaînes, ouvrir toutes les cages et franchir toutes les limites, nous nous retrouvons face à un horizon si vaste que nous partons dans toutes les directions sans plus savoir où nous allons. Un certain conservatisme (ô le vilain mot ! Libé & Les Inrocks vont me tomber dessus !) a aussi ses vertus. Même le conservatisme religieux dès lors que la libre-arbitre existe dans la société (« LE » problème dans ces contrées sarrasines). Bref, cela ne te dit pas ce que ça donne là-bas. Tout juste ce qui me passait par la tête (en résumé).

Sinon le truc sur Nirvana, je regarderai. On ne peut jamais en vouloir à quelqu’un d’avoir trop de choses en lu si de contradictoires. C’est aussi, souvent, ce qui participe au génie ou au talent. Et pour boucler la boucle avec la question de la modernité occidentale. C’est la table en plastique que tu changes tous les 5 ans. C’est le kleenex qui se désagrège. C’est les barres de HLM que tu tombes 30 ans tout juste après les avoir érigées. C’est le deuil qui se fait à coup de médicaments parce que souffrir ce n’est pas bien… Le monde moderne ne te pousse pas à te battre. Seulement à capituler. Tu suis le mouvement où tu disparais. Et si tu n’es pas en adéquation avec cela, étant déjà compliqué – dans le fond – de l’être avec soi-même, la seule manière de gagner si tu es un brin torturé est bien souvent de partir le premier.

 

Bises gringo. Il est 23h30 chez nous. Il est 02h30 ici… Soit l’heure de dormir…

13/12/2016


 

8 janvier 2015. Darfour. Soudan. Le chef de la police locale présente ses condoléances. Le chef de la police locale s’excuse au nom des musulmans. Le chef de la police locale explique combien cette terreur est insupportable. Pour lui et pour ses adjoints, tous sincèrement touchés. Et nous, dans ce lointain Soudan, nous avons beau savoir mais ne comprenons pas. Nous ne réalisons pas. C’est nous qui « patrouillions » au milieu des réfugiés encadrés par des pick-up armés de mitrailleuses. C’est nous qui bavardions au sujet d’un certain George Clooney qui n’inspire rien à personne malgré toute la propagande américaine. C’est nous qui tentions de comprendre une mentalité, un état d’esprit au fil de discussions qui aboutissent par ces mots, déclamés par un chef de tribu : « Cessez de mettre vos armes dans les mains de nos enfants ! »

Le procureur spécial, comme le chef de la police locale, nous réitère ses condoléances. Comme si nous étions des officiels. Nous, les journalistes français. Comme s’ils étaient – eux – les responsables. Eux, les musulmans. Et je peine à contenir mon malaise. Ma colère. Parce que je sais trop bien. Parce que je me doute. Parce que je devine tout ce que certains se disent ou se diront prochainement. Même ceux aux responsabilités.

Je sais que derrière le « Je suis Charlie » qui déferle en cet instant sur les réseaux sociaux se constitue une légion qui voit en chaque femme voilée, en chaque barbu, en chaque musulman en fait, une cinquième colonne. En même temps, nous avons passé cinq ans sous la houlette d’une majorité qui derrière l’idée de débattre quant au concept de laïcité n’a fait que stigmatiser une partie de la population. « Laïcité », voilà un terme que l’on m’a présenté lors des cours d’Instruction civique qui ne ressemblait guère à ce que l’on en dit à présent.

Je suis donc dans une zone de guerre, au Soudan, au milieu d’un peuple qui ne m’offre que sourires alors que les médias d’information en continue déversent leurs experts de tout et de rien pour raconter… tout et rien sur… tout et rien. Tout est tout et rien (alors que l’on fait de rien un tout) en ce moment. Que l’on soit à Paris ou à Al-Fashir. J’y pense. Je n’en parle pas. Je le rumine en mon for intérieur. Qui comprendrait ? Je ne sais que trop bien que, derrière l’apparente unité affichée, mon pays sortira meurtri mais surtout divisé de cette épreuve. Parce que certains justifieront. Parce que certains stigmatiseront. Et moi qui pense surtout à comprendre (ô le fou !) mais personne n’est là, au Darfour (ou ailleurs), pour m’expliquer. Surtout, je me sens seul, là-bas, si seul en fait à écouter ce que tant d’amoureux autoproclamés de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ne veulent surtout pas entendre. J’ai l’impression d’avoir tant à dire mais de ne pas pouvoir être entendu. Pas tant à cause de la distance géographique mais par celle du savoir et des idées.

Mais le pire sûrement, en cet instant, est de songer que je ne trouverai personne à Paris pour me raconter plus que des faits (certes réels) mais qui ne correspondent qu’à une réalité qui conviendra au plus grand monde. Moi, si loin de tout, j’en veux plus. Je veux savoir plus sur ce qui me touche de si près tout en étant si loin. Je veux savoir ce que ces meurtriers ont dans la tête, pas ce que les victimes par procuration (ceux qui n’ont rien subi, vu, entendu ou supporté mais qui sont les plus nombreuses à la télé) pensent. Alors, non, en ce jour, je ne me sens pas spécialement « Charlie », malgré le respect et l’émotion du aux victimes, je me sens en réalité plus que jamais : moi. Un moi qui raisonne dans un monde qui déraisonne. Et je veux du sens. Encore du sens. Toujours plus de sens. Pas de l’émotion. Surtout pas de l’émotion. J’emmerde l’émotion en fait ! Je veux du sens. Uniquement du sens. Celui qui permet de comprendre, sans excuser ou justifier.

Comment certains peuvent ainsi aussi vite opposer le jour à la nuit lorsque tout, même l’obscurité, est porteur de lueurs ?

Expliquez-moi.

Ces caricatures (journalistiques et populistes) ne sont pas « Charlie ». Etre « Charlie » aujourd’hui ne me semble pas même être « Charlie ». Ce que je n’ai jamais été.

Point.

(Soyez « Charlie », pour ma part, je tiens juste à être moi. Pas une provocation. C’est juste que j’aie toujours pensé qu’un bon mécréant valait bien plus qu’une armée de mauvais croyants.)


 

Juillet 2016. Je ne crois pas en Dieu car Dieu semble obstinément refuser de croire en moi. En fait, j’en suis arrivé à renoncer jusqu’à la notion de croyance elle-même. Je me suis longtemps présenté comme athéiste. Une autre croyance. Même cela je ne le suis plus. Je ne crois plus. Je ne veux plus croire. En rien. Je ne veux pas même savoir ce qu’il en est vraiment. Que ce qui doit être soit. Puis voilà. Ce n’est pas que je doute de Dieu ou de mon… scepticisme. C’est juste que je ne veux plus me torturer l’esprit pour de vaines questions. L’existence (ou non-existence) de Dieu en est une. La plus inutile en fait. Celle qui a, de plus, causé tant de drames pour finalement si peu de réconforts…